Le 17 octobre, chaque année, marque la Journée du Refus de la Misère. Cette année, le thème choisi par ATD Quart-Monde est Pa kit Personn Deryer. Cela fait cinquante ans que Caritas s’engage auprès des plus nécessiteux de la société. Pour Patricia Adèle Félicité, secrétaire générale de l’ONG, « le monde n’est pas pauvre. Mais, la richesse est mal distribuée ». Elle plaide pour que l’écart entre les riches et les pauvres soit réduit. Et constate par ailleurs qu’en dépit du fait que Maurice est un État providence, « d’autres n’arrivent pas à suivre le système et se retrouvent broyés et rejetés ». Pour combattre la pauvreté efficacement, selon elle, il faut aller vers un développement humain intégral et non pas se contenter de « construire ici une maison » ou de dispenser là « quelques formations ».
Selon ATD Quart-Monde Maurice, 33 600 foyers ont été identifiés comme vivant dans la pauvreté en 2012 (9,4 % des foyers) contre 23 800 en 1997. Cela, en dépit de tous les progrès qu’a connus le pays. Par ailleurs, l’on ne manque pas de souligner le lien entre le niveau d’études et la pauvreté. « Parmi les personnes en situation de pauvreté, 90 % n’ont pas réussi leur certificat de fin d’études secondaires. On estime à plus d’un quart le nombre des enfants qui échouent aux examens du CPE », relève ATD Quart-Monde Maurice.
Mais, qu’appelle-t-on la pauvreté ? Pour Patricia Adèle Félicité, qui travaille avec les plus démunis depuis une trentaine d’années, vivent dans la pauvreté « des personnes qui manquent des besoins de base comme le logement, la nourriture, l’éducation, la santé, entre autres ». S’il est bien vrai que Maurice est un État-providence « où le public a accès à pas mal de services tels le logement social, la santé, l’éducation », il y a quand même, souligne-t-elle, « des personnes qui n’arrivent pas à suivre le système, qui y rentrent mais sont broyées et en sortent rejetées ». D’ailleurs, le thème de la Journée, cette année y est très lié : Pa kit personn deryer. « Dans un pays, il y a un groupe qui avance et d’autres restent à l’arrière », note-t-elle. « Bien souvent aussi, la pauvreté est liée à des droits que des personnes ont comme être humain : droit à l’éducation, à un logement décent, droit à un salaire minimum pour vivre dignement ».
S’agissant du salaire minimum, notre interlocutrice estime qu’« il faut voir le contexte mauricien et arrêter de se leurrer en se comparant à l’Afrique ou écouter ce que des experts étrangers ont à nous dire. La réalité mauricienne veut que pour une famille mauricienne, qui n’est pas propriétaire, qui doit louer une maison, payer ses factures, envoyer ses enfants à l’école, le panier de la ménagère tourne autour de Rs 15 000 à Rs 20 000 dépendant du nombre de membres qu’elle compte. C’est sûr que la somme d’un ou deux dollars par jour est très dépassée car le niveau de vie a augmenté. Les besoins des Mauriciens ont évolué et il faudrait que tous les citoyens aient droit aux mêmes traitements. Certains ont droit à des maisons de 1 500 m2 alors que d’autres ont droit à 25 m2. Un être humain a besoin d’espace, d’intimité, etc. ».
Concernant la Negative Income Tax, « on entend à la radio des explications selon lesquelles les bénéficiaires n’auront pas plus de Rs 1 000, qu’il faut travailler trente heures pour être éligibles… Finalement, c’est laisser pas mal de personnes de côté. Si une personne ne peut faire un “full-time job” c’est qu’il y a une raison derrière. Par exemple, les filles-mères ne peuvent pas travailler trente heures si elles veulent s’occuper de leur enfant. Mais, il faut commencer quelque part. On verra après… »
 
Fatalisme
 
L’intérêt de la Journée mondiale du refus de la misère est « de permettre de lancer un autre débat et d’avoir un autre regard sur la pauvreté. Et, arrêter de stigmatiser ce groupe de personnes en les pointant du doigt pour leur sort. Cette journée permet à chacun d’ouvrir ses horizons, de voir les choses sous d’autres angles. C’est triste qu’en 2017 il y ait autant de misères autour de nous. Le monde n’est pas pauvre mais la richesse est mal distribuée ».
Pourquoi Maurice n’a pu faire reculer la pauvreté ? La secrétaire générale de Caritas se dit d’avis qu’aujourd’hui, il faut aller vers le développement humain intégral. « On ne peut pas dire qu’on construit quelques maisons ici et que cela fera reculer la pauvreté. On ne peut pas non plus dire qu’on va former là quelques personnes pour travailler dans tel secteur… Le développement humain doit être intégral. Si tout le monde ne travaille pas ensemble, si on ne présente pas des projets holistiques qui touchent à divers aspects de l’être humain, à chaque fois on va boucher un trou et il y aura un autre trou qui va se creuser de l’autre côté et on continuera à jouer de la flûte, c’est-à-dire, boucher un trou et en découvrir un autre. Ce qu’il faut, c’est une approche globale pour un développement humain intégral et aussi un travail de concert. Chacun a son expertise. Même le pauvre a son expertise. Il s’agit de voir comment mettre tout cela ensemble pour que tous les acteurs puissent travailler ».
Ce qui interpelle la travailleuse sociale quand elle rencontre des personnes vivant dans la pauvreté, c’est « l’ignorance de leurs propres capacités et souvent il y a ce fatalisme ». « C’est parce qu’elles n’ont pas été exposées à d’autres possibilités. Mais, je suis aussi émerveillée de voir qu’avec très peu de moyens parfois, dans des situations difficiles, il y a des personnes qui arrivent à s’en sortir. Je pense à un jeune homme qui est allé en France pour des études en aéromécanique. Quand je regarde tout ce qu’il a vécu et ce qu’il fait aujourd’hui, je suis émerveillée. Il est issu d’une famille monoparentale, avec une mère qui ne reçoit même pas Rs 5 000 d’allocation par mois. Cet enfant intelligent a persévéré et poursuit ses études en France. La motivation, la persévérance et l’encadrement que cette personne a eus à travers Caritas et d’autres associations ont porté leurs fruits ».
 
Plan Marshall
 
Ce que Patricia Adèle Félicité souhaite amener à la conscience des autorités, c’est que « chacun a sa contribution et il faut que les moyens soient plus équitablement distribués. À Caritas, nous sommes victimes parfois de notre succès. On pense qu’on n’a pas besoin de moyens parce qu’on est de l’Église catholique. Ce n’est pas un budget de Rs 3 M par an qui va nous permettre d’apporter notre contribution dans cette lutte, surtout en mobilisant autant de personnes dans les poches de pauvreté. Nous avons un millier de bénévoles engagés dans nos divers projets et équipes à travers l’île et environ 25 personnes à plein-temps pour accompagner ces bénévoles. Il ne faut pas regarder l’identité des personnes pour la distribution des budgets. Il faut voir les résultats du travail qui est réalisé. Il y a des ONG à Maurice qui offrent un service national. On ne peut mettre une ONG qui donne un service national sur le même plan qu’un groupe de quartier qui fait des activités une fois chaque trois mois. Il y a un gros travail à faire pour départager les diverses associations et ONG. Qu’on arrête de « get figir ». Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on est faith-based, c’est-à-dire, qu’on est là grâce à notre foi, qu’on est socioculturel. On ne touche pas que les catholiques. Au niveau de la Banque mondiale, les faith-based organisations sont vraiment considérées car elles ont une proximité, des valeurs et des principes qui aident à pérenniser les projets et aller dans un sens du développement. Si aujourd’hui on demande aux religions de s’impliquer dans le combat contre la drogue, c’est parce qu’elles ont un poids ».
Pour notre interlocutrice, si on veut bien aborder la question de la pauvreté, « il faut se demander de quel type de société on veut et comment fait-on pour que tous les citoyens soient traités équitablement. Le gouvernement doit présenter le Plan Marshall. On en a beaucoup parlé, beaucoup a été dit mais on ne voit rien venir. Ce qui est bien dans ce plan, c’est que tout le monde met la tête ensemble. Ce n’est pas au ministère de l’Intégration sociale seulement qu’il revient de faire reculer la misère dans le pays ».