Si la pauvreté est le principal facteur de violation des Droits de l’Enfant, son impact sur l’état psychologique de l’enfant est encore plus cruel. Imaginez la scène: une fête offerte par des donateurs, avec des cadeaux, un repas pour des invités spéciaux. Leur particularité : enfants pauvres, bann zanfan mizer. Imaginez ce vécu et ressenti de l’enfant – ceux qui ont connu la pauvreté n’ont pas à l’imaginer car ils le savent encore dans tout leur être – : il est invité parce qu’il est pauvre. Il est « fêté » parce qu’il est pauvre. Il sera nourri ce jour-là, il jouera, il sera heureux certainement. Et il rentrera chez lui, dans ces mêmes conditions de vie que lors de son réveil le matin avant d’aller à la fête : sans son droit fondamental à la sécurité alimentaire indispensable pour sa croissance ou son droit à la santé affecté d’une souffrance psychologique d’être traité en « différent » parce que pauvre.
Pour les enfants qui bénéfi cient toute l’année grâce à des projets CSR à durée limitée d’une année, c’est la même galère chaque année pour toutes les ONG à chercher encore des moyens pour marquer dans la durée leur action. Car la principale caractéristique de l’enfant est d’être “en devenir” et a droit à un bienêtre physique, mental et social tout au long de sa croissance. Il faut prendre le temps qu’il faut avec les moyens adéquats. Car à chaque étape de leur développement physique et mental, ils ont des besoins spécifi ques différents s’ils continuent de vivre dans des conditions précaires que ce soit pour le logement ou victimes d’abus physique ou psychologique.
Responsable d’une ONG de service pour des personnes – dont la grande majorité est composée d’enfants – atteintes de troubles psychologiques, j’ai entendu un jour cette phrase terrible et terrifi ante d’un donateur potentiel : « vos enfants ne sont pas assez pauvres ». Il faut être pauvres comment ? Outre leur souffrance psychologique vécue comme un calvaire, ils vivent aussi dans une misère économique. A demander, démontrer et montrer ces enfants : c’est le prix à payer pour aider, une stigmatisation de plus car ce sont les pauvres qui vont dans les ONG de service et non dans les cabinets privés des professionnels de la santé.
Il y a heureusement d’autres fi nanceurs sociaux CSR qui ont compris que c’est un partenariat pour une mission avec ses objectifs avec une ONG de son choix pour un meilleur devenir de ces enfants. Pour favoriser son cadre psychosocial, indispensable à son rôle dans la société comme futur adulte. L’enfant, qui est privé d’un environnement familial ou institutionnel s’il est placé adéquatement au niveau affectif, éducatif, social et matériel, est exposé à des situations de carence d’ordre psychologique et d’adaptation sociale. L’impact de la pauvreté sur la situation psychosociale des enfants est un véritable enjeu pour l’avenir de notre pays. Il nous faudra des adultes bien dans leur peau et dans leur tête pour une société juste, dynamique et productive. Cela se joue maintenant.
La pauvreté prive les enfants de leur enfance. Cette pauvreté accroît la vulnérabilité des enfants face à la maltraitance, à la violence et à la stigmatisation. Tout cela a été dit, conventionné, signé et c’est pour cela que cette tribune s’adresse plus à cette fêlure intime, cette souffrance psychologique et invisible que provoque l’état de pauvreté chez nos enfants. A ce vécu qui laisse des traces. Les enfants font l’expérience de la pauvreté avec leur coeur et leur corps. Qu’il nous faut soigner, accompagner.
Pays de communautés, Maurice est en train de s’en doter d’une nouvelle sur le mode du misérabilisme : les pauvres. La fi nalité dans la prise en charge des pauvres est simple: s’en sortir et vivre dignement pour que son enfant devienne un adulte autonome, droit dans ses droits. Ne confondons pas pauvreté et misérabilisme selon quoi les pauvres sont considérés comme responsables de leur situation et incapables de s’en sortir. Comme des « victimes » de leur situation, qu’il faut traiter comme tels, à juste donner sans accompagner. A croire que les bénéfi ciaires de ces actions n’ont pas la même lecture de leur fi nalité que ceux qui les entreprennent. Avec l’état de pauvreté qui perdure dans des endroits où des moyens conséquents sont pourtant déployés, cette question est fondamentale.
Et si c’est la tête qui ne suivait pas le bras? Et si c’est la misère psychologique qui est la source de cette misère économique ? Et ne faut-il pas instiller cette résilience psychologique à la famille ou aux institutions d’accueil des enfants ? Cette composante psychosociale dans la lutte contre la pauvreté doit être placée parmi les priorités d’aide de la National Empowerment Foundation et du Bureau du CSR du ministère des Finances.
Un enfant pauvre ne doit pas devenir un adulte pauvre. La période électorale se prête bien à l’histoire : Rama Sithanen, ex- Ministre des Finances et candidat actuel, malgré une enfance cahoteuse de misère, a démontré une résilience psychologique hors du commun et s’en est sorti. Cet exemple – et de tant d’autres – démontre aussi que la pauvreté peut être un moteur de vie. Il faut donner l’envie et les outils à ceux qui n’ont pas les capacités.
Le gouvernement qui sera issu des urnes le 10 décembre – autre Journée symbolique, celle des Droits de l’Homme – doit se rappeler que l’enfance est une période cruciale pendant laquelle un état persistant de pauvreté aura des conséquences graves sur notre société.
A Maurice, on est pauvre – même si on gagne plus de Rs 6,200 par mois – s’il faut « sauver » un enfant de la souffrance psychologique par une prise en charge thérapeutique pour son développement psychosocial. Une souffrance issue de l’état de pauvreté de sa famille : un cercle infernal qu’il faudra arrêter. A mettre au programme électoral de tous les partis en lice.