Malgré le Metro Express et les grands projets de développement de ces derniers temps, la pauvreté affecte toujours plusieurs familles à Maurice. Et la situation ne semble pas s’améliorer, malgré les aides sociales, l’existence de plusieurs associations caritatives et ONG, d’un Plan Marshall et d’autres actions pour lutter contre la pauvreté. La misère ne concerne pas uniquement les squatters dans les bicoques en tôle. Elle va au-delà des faubourgs, des cités et des endroits retirés de l’île. On peut trouver des gens pauvres sous le toit d’une maison en dur pourvue en eau et électricité. Le 17 octobre, le monde a observé la Journée mondiale du refus de la misère.

Hier, Helena a quémandé un œuf à crédit chez le boutiquier du coin. Elle avait un paquet de macaroni pour le dîner, mais il lui manquait un accompagnement. Une situation à laquelle elle fait face quasiment chaque jour quand le portefeuille de son compagnon est à sec. Pour ce midi, elle partagera un bout de pain beurré avec sa cousine enceinte de cinq mois, qui vit dans la même maison.

“Nou pa kapav tir rasion”.

La plupart du temps, cette famille se nourrit avec enn ti minn. C’est la seule chose que nous pouvons acheter. Une fois le loyer, l’eau et l’électricité payés et les crédits remboursés, nou pa kapav tir rasion. Sur le lit, son bébé de huit mois dort profondément. Heureusement, li ankor pe bwar avek mwa. Ce n’est pas tous les jours que j’arrive à lui donner du riz ou des légumes. Tant qu’il ne sera pas sevré, ce sera impossible de chercher un travail. Mo ti koumans donn li dile ti-baba, me enn bwat kout tro ser. Lerla mo ti donn li dile an poud ki pran pou nou, me li’nn tonb malad ar sa”. Helena et sa cousine Nadine sont nées et ont grandi dans la misère. Aujourd’hui, elles ne savent pas comment offrir un meilleur avenir à leur progéniture.

Autre maison. Autre décor. Mais une situation aussi précaire. Ils sont sept personnes à se partager une maisonnette insalubre, et dépendent de la pension d’invalidité du patriarche. Malgré sa maladie, ce dernier essaie de décrocher de menus travaux ici et là. Son épouse et ses quatre filles restent à la maison, en attendant que les employeurs répondent positivement à leurs demandes d’emploi. Pour “faire comme les autres jeunes filles de notre âge”, elles sont scotchées sur leur portable et sur les réseaux sociaux.

“Kouma bann parya”.

Sans revenus, impossible de s’octroyer des moments de loisirs, des virées shopping et encore moins fréquenter la famille ou recevoir les amies chez elles. Se enn laont ek li pa enn zafer fasil pou montre nou lamizer. J’accepte, avec beaucoup d’effort, que mon copain vienne chez moi. Mon frère n’a jamais voulu emmener la famille de sa fiancée chez nous. Certains se permettent de juger, sans essayer de comprendre qu’on n’a pas choisi cette vie. Ce n’est pas faute d’essayer. Me zordi zour, sakenn get pou li. Lasosiete konsider nou kouma bann parya ek met nou de kote”, confie Sharonne.

L’armoire est défoncée, l’armature des sofas et celle du matelas sont visibles. Le tapis et les taies d’oreillers sont usés et ternis par le temps, et une partie des rideaux est en lambeaux. À défaut d’avoir une table à manger, les filles prennent le repas sur le lit. Attirés par les miettes, mouches, fourmis et autres insectes affluent. D’autres facettes de la misère : l’isolement, le découragement et la lassitude.

Voilà vingt ans que Swasthee, 48 ans, et son mari Vijay se sont retrouvés à squatter un terrain. Ce dernier a travaillé plusieurs années dans une entreprise, mais son salaire n’a pas permis au couple d’aménager plus d’une pièce et un petit coin cuisine. Le soir, les matelas appuyés au mur prennent place sur le sol. La vaisselle se fait en plein air. Le pit latrinn et la salle de bains se trouvent dans un petit coin de la cour.

“Les portes demeurent fermées pour les pauvres”.

Même si elle n’est pas en mesure de sortir de la pauvreté, Swasthee a toujours su se battre, refusant la misère et préférant trase koupe. Pour vivre un peu dignement, malgré ses soucis de santé, elle a roulé sa bosse “dan lizinn, dan karo, dan santie, dan zardin et mem gard zanfan ek malad”. Cela lui a permis de marier sa fille, “ki pa pou sarye mem lakrwa ek pou viv dan bien zordi”. Elle espère en faire autant pour son cadet, actuellement en Form IV. “La misère ne m’a jamais empêché de faire des projets d’avenir pour eux. Mais notre situation ne nous permet pas de tout concrétiser. Très souvent, les portes demeurent fermées pour les pauvres.”

Le rêve de Swasthee, tout comme celui d’Helena et de Sharonne, n’est pas de mener la belle vie. Elle se contente de peu : une télé, un appareil de DVD, un micro-ondes, un frigo et un four à gaz. “Mo le zis ki mo garson pa res dan lamizer.” Contrairement à sa maman, qui l’a abandonnée à sa naissance, Helena ne veut pas reproduire le même schéma. “À force d’avoir été ballottée de famille en famille, je n’ai pu compléter ma scolarité. Mo ti anvi vinn lapolis.” La jeune mère espère pouvoir offrir à son fils une bonne école payante. Pour l’heure, elle ne sait pas comment s’y prendre pour trouver enn kas bis pour se rendre au dispensaire et mettre à jour ses vaccins.

Pour sa part, Sharonne veut s’accrocher à l’idée qu’un jour, ce cauchemar prendra fin et que sa famille n’aura plus besoin de se nourrir de bred, sardinn ek dizef comme unique repas chaud de la journée. “Si selma mo ti gagn enn ti travay dan lakour”, elle pourrait enfin améliorer les conditions de la maison et économiser pour son mariage…

Sandrine Ah-Choon de Lovebridge :

“Les personnes en situation de pauvreté sont encore stigmatisées”

Active dans le pays depuis quelques années, Lovebridge est engagée auprès des familles en situation de pauvreté. L’encadrement proposé aide à l’empowerment des personnes concernées pour les aider à sortir du cycle infernal. Sandrine Ah-Choon, Communication and Development Coordinator de l’association, fait le point.

En 2019, comment définiriez-vous une personne en situation de pauvreté ?

C’est une personne à qui il manque les ressources matérielles nécessaires pour subvenir à ses besoins essentiels de manière décente : nourriture, logement, habillement, santé. Cette personne rencontre plus de difficultés à s’engager de manière productive dans l’éducation, l’emploi ou toute autre activité génératrice de revenus ou de progrès social. En parallèle à ces indicateurs visibles et tangibles, une personne en situation de pauvreté fait souvent face à l’exclusion sociale. Les personnes en situation de pauvreté sont encore stigmatisées et vivent en marge de la société.

Selon vous, pourquoi ces personnes se retrouvent-elles à vivre dans une situation d’extrême pauvreté ?

Les causes de la pauvreté sont multiples. De manière générale, la pauvreté est un cycle et peut découler de facteurs systémiques ou historiques. Elle peut aussi bien être générationnelle (au niveau de la famille) que circonstancielle (au niveau de l’individu). Chaque famille est différente et a une histoire propre à elle. Chaque personne a un parcours différent. Il faut donc prendre le temps de comprendre ces chemins de vie personnels qui ont amené ces personnes à vivre en situation de pauvreté.

Y a-t-il d’autres mesures, à part des aides financières et des dons, pouvant aider à sortir de la misère ?

Il y a diverses mesures qui sont mises en place. Celle adoptée par Lovebridge – et que nous préconisons – est l’accompagnement des familles et de chaque personne au sein de ces familles. Nous ne sommes pas dans une optique d’assistanat mais d’empowerment. Faire des dons directs aux familles, souvent nécessaires, peut les aider sur le court terme dans une situation d’urgence ou comme point de départ pour des projets spécifiques. Mais le travail de fond, pour des changements profonds et pérennes à long terme, doit aussi trouver sa place. Pour qu’une famille arrive à briser ce cycle de la pauvreté, il lui faut aussi travailler sur d’autres aspects qui sont plus intrinsèques. Dans la méthode d’accompagnement psychosocial de Lovebridge, nous avons inclus un pilier central, qui est le MASCO (la Motivation, l’Attitude envers l’empowerment, le Savoir-faire et le Courage). C’est le moteur pour permettre aux familles d’avancer sur les cinq autres piliers tangibles du projet : l’emploi/l’employabilité, l’éducation, le logement, l’alimentation et la santé. À travers le pilier MASCO, la famille va développer ses empowerment skills pour pouvoir avancer et briser le cycle de la pauvreté.

Est-ce que les personnes vivant dans la misère sont-elles des victimes d’une société de forte consommation ?

La pauvreté était présente avant que n’arrive cette ère de forte consommation. On ne peut pas avancer qu’il y a un lien de causalité entre les deux.

Il faut ici distinguer entre la pauvreté absolue et la pauvreté relative. Une personne vivant dénuée de tout, sans que ses besoins primaires, qui correspondent à une nécessité naturelle de survie, ne soient couverts (eau, nourriture, logement sain et sécurisé, entre autres), vit dans une pauvreté absolue.

Une personne dont les besoins primaires sont satisfaits se retrouve quand même dans une situation de pauvreté relative si elle n’arrive pas à s’offrir les mêmes conditions de vie que ces contemporains, c’est-à-dire si ses besoins secondaires, considérés comme indispensables dans une société donnée ou à une époque donnée, ne sont pas couverts. Il y aura donc toujours une forme de pauvreté relative.

D’autre part, ne pas pouvoir accéder à ce que la société en général considère comme des éléments “normaux” de vie quotidienne, peut renforcer le sentiment d’exclusion sociale.

Même si nous arrivons à faire reculer la pauvreté absolue, la pauvreté relative sera toujours présente. Il y aura toujours, malheureusement, des différences entre les niveaux de vie des uns et des autres. L’objectif est de continuer à réduire les écarts trop importants au sein d’une société inclusive et à continuer à bâtir ensemble une cohésion sociale.

Peut-on considérer que des personnes qui, malgré la précarité, affichent smartphones, antenne satellitaire, etc., soient dans la misère ?

On a trop souvent tendance à porter des jugements rapides en disant que les personnes qui possèdent ces objets ne sont pas dans le besoin. Notre expérience auprès des familles sur le terrain nous permet d’affirmer qu’il peut aussi y avoir d’autres raisons, moins apparentes, derrière ces achats : un désir légitime de “normalité”, de se sentir moins différent des autres, une aspiration à un peu de confort pour rendre le quotidien moins pénible. Cela peut être un jeune qui ne veut pas se sentir à l’écart de ses camarades ou une mère de famille qui préfère que son enfant soit à la maison à regarder la télé, au lieu qu’il soit en train d’errer le soir dans les rues.

Dans le cadre de la Journée mondiale du refus de la misère, avez-vous un message ?

Que la solidarité dont font preuve les Mauriciens continue à grandir et que davantage de jeunes s’engagent dans la lutte pour faire reculer la pauvreté, afin de parvenir à une société mauricienne encore plus humaine, juste, inclusive et équitable. Comme l’a dit John F. Kennedy, “One person can make a difference and everyone should try”.