Pour encourager la réflexion sur le logement social destiné aux familles pauvres, la commission Justice et Paix du diocèse de Port-Louis a choisi un support pour le moins original. Depuis vendredi dernier, des ouvriers de l’entreprise Amicale sont à pied d’oeuvre pour compléter la construction de cette maison en bois, identique à celles du village intégré de Gros-Cailloux, dont la superficie est de 31,5m2. Pour le père Jean-Maurice Labour, de la commission, si l’État a les moyens d’investir dans des infrastructures telle l’aérogare, il est capable de proposer une maison de plus de 31,5 m2 aux plus démunis du pays…
Le 11 mai dernier, quand elles avaient emménagé dans leurs nouvelles maisons à Gros-Cailloux, les 12 familles victimes des inondations meurtrières du 30 mars dernier bénéficiaires de ces logements sociaux ont fait face à une difficulté. Les hommes ont eu du mal à faire passer le mobilier et le réfrigérateur dans certains cas par l’unique porte de la maison. Une fois cet obstacle franchi, non sans mal, c’est un autre problème qui allait se poser : l’espace. Comment tout ranger, meubles, électroménager et autres effets, dans 31, 5m2 ?
Près de cinq mois après son arrivée à Gros-Cailloux, une famille n’a eu d’autre choix que d’installer le réfrigérateur dans la chambre de son enfant. “J’ai eu le flair d’acheter des meubles démontables ! Mais il y a encore tant de choses qui sont restées dans des boîtes en carton, faute de place”, confie la mère de famille. Depuis, la National Empowerment Foundation (NEF) a fait agrandir la porte des maisons inoccupées…
Ce sont ces difficultés d’ordre pratique, dans un premier temps, auxquelles ceux qui ont construit et sommairement aménagé une maison en bois de 31,5 m2 sur la place de la Cathédrale ont été confrontés. Cette mock house est une initiative de la Commission Justice et Paix du diocèse de Port-Louis, avec le soutien de l’organisation non gouvernementale Architecte Sans Frontières et Caritas. L’objectif premier de cette démarche, explique Jean-Maurice Labour, vicaire général du diocèse catholique et représentant de la commission, est d’interpeller l’opinion sur l’exiguïté de ce type d’habitat en vue de susciter une réflexion nationale. Pour les initiateurs de cette action symbolique, l’idéale serait que tous les acteurs — y compris les bénéficiaires — concernés par la question de logement social se réunissent autour d’une même table pour revoir et améliorer les conditions de relogement des familles en situation de précarité.
“Le PM en est conscient”
Le nombre de logements sociaux ira en augmentant. Et la superficie de ces maisons, laisse entendre le père Labour, est une question plus qu’importante. Elle est vitale dans la mesure où l’espace restreint dans lequel vivent des milliers de familles relogées par la NEF et ses partenaires, sous le programme du Corporate Social Responsibility (CSR), dans des maisons en béton sous tôle ou dans des maisons de projets intégrés, engendre des complications qui ne sont pas sans impact sur la vie des bénéficiaires. Le prototype exposé devant la cathédrale est identique à un logement social de Gros-Cailloux.
“Une habitation de 31m2, avance Jean-Maurice Labour, peut convenir à une personne voire un couple, mais pas à une famille avec des enfants ! Cette superficie doit être le minimum et non le maximum d’une maison ! Elle devrait être modulable en fonction des familles. Même le Premier ministre est conscient de la problématique des maisons sociales. Lorsqu’il s’est rendu à Rodrigues et qu’il a visité les maisons du Trust Fund, il a désapprouvé la dimension de ces logements sociaux.” À ce jour, aucune famille bénéficiaire des projets intégrés de la NEF, principalement à La Valette, n’a agrandi sa maison.
À Gros-Cailloux, une famille a improvisé une pièce supplémentaire en installant des bâches à l’extérieur de sa maison. Une autre a pris l’initiative de transformer la façade de devant en terrasse couverte. “Mem si mo ena enn sel zenfan, lakaz-la trop tipti pou resevwar plis dimoun. Kan fami vinn kot mwa, pena plas pou poz lasiet lor latab, bizin manz dan lame. Akoz sa ousi ki mo’nn fer sa teras-la”, explique la bénéficiaire de la maison. Toutefois, cette dernière explique qu’elle a pris la précaution d’informer la NEF. Car tout agrandissement à ce stade du relogement n’est pas permis. “C’est pour cette raison qu’on m’a conseillé d’utiliser un matériau qui peut être enlevé, au cas où on me le demanderait”, précise la jeune femme.
Comme toutes les maisons sociales, celles de Gros-Cailloux sont de type évolutif. Toutefois, le père Jean-Maurice Labour conteste fermement cette caractéristique. “Ces maisons se prétendent évolutives mais se sont avérées le contraire après expertise. Nous avons fait appel à des spécialistes qui nous l’ont confirmé. Aussi, rien que le coût élevé par mètre carré freinera l’extension des maisons !” affirme ce dernier.
“Logement citoyen”
Le vicaire général du diocèse rappelle qu’en relogeant les foyers les plus nécessiteux, l’État ne leur fait pas de cadeau ! Et en partant de ce principe, l’État devrait faire preuve d’une vraie volonté politique sur le dossier du logement pour les familles économiquement vulnérables, et déstigmatiser la pauvreté à Maurice. Jean-Maurice Labour s’appuie sur les récents développements, aérogare, autoroute, etc., pour rappeler que le pays dispose des moyens financiers pour investir dans la construction de maisons sociales de plus de 31,5 m2 et dans le processus d’intégration et d’accompagnement. Il souhaite que des conditions à dimension plus humaines soient appliquées à l’égard des familles en demande de logement. D’ailleurs, il est d’avis que le terme “logement social” ne convient pas à la la philosophie de l’intégration sociale. Le père Labour préconise le “logement citoyen.”
D’autre part, l’exposition du prototype n’est pas la seule stratégie de sensibilisation de la commission Justice et Paix. Celle-ci, qui s’est déjà penché sur la problématique du relogement des familles pauvres, avait auparavant établi une politique de logement basée sur neuf principes, entre autres la participation financière des bénéficiaires, le critère d’éligibilité de revenu ne dépassant pas Rs10 000, l’accompagnement social, le contrat social… Ces principes visent à soutenir, renforcer et accompagner le relogement.
S’agissant du contrat social, la commission adopte une approche différente, plus souple, de celle prônée par la NEF. “Notre intention n’est pas de faire la leçon à la NEF. Nous avons l’expertise en la matière”, souligne le père Labour. Une des solutions proposées pour encourager l’intégration des bénéficiaires de logement social est l’accompagnement de ces derniers par des familles économiquement stables vivant en dehors des villages intégrés. “Nous avons appliqué ce concept à Dubreuil, où trois familles ont pris chacune une famille sous sa responsabilité”, explique Jean-Maurice Labour.
Selon ce dernier, les résultats de cette initiative sont encourageants. Il est aussi d’avis que cette stratégie aurait pu être appliquée à La Valette, où à l’origine du projet des ONG sous l’égide du diocèse avaient encadré les familles sans toit. Mais ce travail d’encadrement n’a pu être poursuivi. “L’Eglise a été écartée de La Valette”, regrette Jean-Maurice Labour. Pourtant, l’année dernière, face au nombreux cas de mauvais payeurs, la NEF avaient appelé Caritas et le vicaire général en renfort pour “raisonner” les réfractaires.
Si la maison de la commission, qui représente un budget d’environ Rs 140 000, dispose des aménités sanitaires, il demeure que pour alléger la pauvreté et dans sa politique de relogement de ses bénéficiaires les plus démunis, la NEF leur distribue encore du bois et de la tôle pour construire une maison sans toilettes et cuisine ! L’année dernière, 475 maisons de ce type ont été livrées à des familles. 350 maisons ont été programmées pour cette année, au coût de Rs 68 000 chacune.