L’importance des « humanités »
Un jour de mai 2007, j’organisais un café-philo dans un bar port-louisien, et feu James Burty David vint s’asseoir à une des tables du bar. Avant même que ne commence la séance, nous discutions à bâtons-rompus de culture et de philosophie, ainsi que du projet que j’avais de mettre sur pied l’Université Populaire de l’Île Maurice (UPIM). La discussion se dirigeait, à un moment, sur l’importance de l’enseignement de la philosophie, et en particulier dans un pays jeune, multiculturel et multiconfessionnel comme Maurice. Quelle ne fut pas mon agréable surprise lorsqu’il m’apprit que l’enseignement de la philosophie était en projet à Maurice, et que dans deux ou trois ans, il devrait se mettre en place. Nous sommes fin 2014 et… toujours rien !
Je ne connais pas les raisons exactes au niveau des ministères concernés du fait que ce projet ne soit toujours pas existant, mais cela ne m’empêche pas de réaffirmer l’importance et l’utilité de l’enseignement de la philosophie à Maurice, tant à l’école qu’à l’Université. Martha Nussbaum, philosophe américaine contemporaine, défend l’idée que « les humanités », qui ont tendance à diminuer, voire disparaître dans les endroits du monde où elles étaient pratiquées, sont primordiales pour la formation des élèves-étudiants-citoyens des démocraties contemporaines. Elle explique qu’au XIXe et au XXe siècles, nombreuses ont été les tentatives en Europe, aux Etats-Unis et en Inde de mettre l’élève au coeur de l’enseignement afin de développer sa curiosité intellectuelle et son autonomie. Le dialogue philosophique comme moyen d’éveiller l’intelligence et de pratiquer l’interrogation philosophique entre les élèves étaient aussi prôné. Elle cite des pédagogues et des philosophes comme John Dewey aux Etats-Unis et Rabindranath Tagore en Inde, entre autres, qui ont mis en place des écoles de ce type et qui ont eu une grande influence dans l’enseignement de leur pays respectif. Mais comme l’éducation devient de plus en plus une marchandise, et qu’elle prend de plus en plus comme critère la rentabilité et l’utilité directe, les humanités ont tendance à reculer depuis une trentaine d’années, ce qui devient inquiétant dans les démocraties.
 
La philosophie dans l’enseignement
Les humanités incluent, au sens large, tout ce qui mène à la réflexion et à la création, en passant par les arts, les lettres et la philosophie, ce qui brasse un champ de la connaissance et de la pensée très large. L’école et l’université ne servent pas seulement à acquérir des connaissances et à former pour la pratique future d’un métier : elles servent aussi à pouvoir exercer sa réflexion et son jugement critique, à pouvoir construire ses propres idées et à formuler ses raisonnements. Et la discipline plurimillénaire qui prépare le mieux à la réflexion reste la philosophie. Très vieille activité disciplinaire qui forme à la pensée rationnelle et organisée et qui permet d’être critique par l’usage de cette pensée. Et l’on sait bien que la philosophie n’est pas présente institutionnellement à Maurice, alors qu’elle existe dans de très nombreux pays, et dans des pays dont les revenus par habitant sont inférieurs à ceux de Maurice, et qui ont obtenu leur indépendance dans les années 60 du siècle précédent. Alors qu’est-ce qui peut bien expliquer l’absence de la philosophie dans le système éducatif mauricien ? Question ouverte et laissée en suspens afin que chacun d’entre nous y réfléchissent.
Aussi, la question n’est pas de savoir, d’ailleurs, quelle philosophie enseigner. Est-ce la « philosophie » occidentale, indienne, islamique, chinoise, ou bien toutes ces philosophies à la fois ? En posant cette question, on évoque, ici, le sens de « philosophie » en système de pensée, voire en un ensemble d’idées qui suppose une certaine unité dans le temps et l’espace (ex. la philosophie chinoise). Il ne s’agit pas de ce type de philosophie. Il s’agit plutôt de la philosophie comme discipline du questionnement et de l’interrogation qui permet de former et d’affiner l’esprit critique. Programme ambitieux ! Mais programme digne de la formation des intelligences et des sensibilités d’élèves en formation intellectuelle et en formation dans la vie, tout court.
 
La philosophie hors institution
Le seul moyen pour qu’une discipline vive, c’est qu’elle soit enseignée et pratiquée, ensuite. Et le seul moyen pour que n’importe quel élève puisse, au moins une fois durant sa scolarité, être frotté à cette discipline, c’est quelle ait une place dans le système éducatif. Mais la philosophie ne se résume pas qu’à son pendant académique et institutionnel, même si cela est essentiel à la vie et la pratique de la discipline. Ce qui est important aussi, c’est son existence et sa pratique extra-académique comme le ciné-philo, le café-philo et l’Université Populaire, pour ne prendre que ces trois activités présentes à Maurice. Organiser des conférences-débats sur des philosophes ou des philosophies, ou animer des débats qui se veulent philosophiques, même si la tâche est rude de pouvoir toujours philosopher dans ces séances, c’est montrer que la pratique de l’activité réflexive et philosophique peut exister hors institution. Les café-philo permettent à ceux qui réfléchissent sur les sujets donnés à l’avance de commencer à baigner dans la philosophie, et le ciné-philo, qui oblige certains à chercher comment exploiter philosophiquement un film, permet aussi de s’interroger et de commencer à pratiquer la philosophie.
En cette période pré-électorale, la pratique de la philosophie peut nous permettre d’être plus rigoureux et plus critique par rapport aux pratiques démocratiques telles qu’elles existent et au voeu d’une démocratie plus effective et plus généralisée. Car c’est le problème que l’on peut observer dans beaucoup de pays démocratiques, qui crient souvent haut et fort qu’ils sont démocratiques, et ce qui, bien souvent, empêche de se pencher réellement sur le fait que la démocratie n’est pas un régime acquis une bonne fois pour toutes. Croire que la démocratie s’arrête quand on y entre, c’est s’abstenir de tout regard critique sur les pratiques démocratiques, leur insuffisance, leur inexistence parfois, et bien souvent leur dévoiement. L’activité philosophique et réflexive peut nous permettre de poser les bonnes interrogations, et de tenter d’y répondre de manière non-dogmatique. Car penser que l’on détient la vérité est une tendance humaine très répandue (politique, religieuse, etc.), mais penser que la vérité est toujours à construire, c’est ce qui permet à la réflexion d’être toujours vivante, et toujours pratiquée.     
 
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