Julien Faliu

Julien Faliu, fondateur et directeur du site internet expat.com, a été le lauréat cette année de l’IBL Tecoma Award, qui récompense l’entrepreneur de l’année 2019. Dans une interview accordée au Mauricien, il raconte les circonstances dans lesquelles son entreprise a vu le jour à Maurice et son ambition de devenir un des champions d’Internet et de « représenter fièrement les valeurs mauriciennes ». Son histoire est celle de toutes les start-up. Grâce à la plateforme expat.com, Julien Faliu a réussi à mettre en communication quelque 2,6 millions d’expatriés de toutes les nationalités dans quelque 80 pays et 54 villes et d’accorder un service d’accompagnement gratuit à tous ceux qui souhaitent s’installer dans un autre pays.

Julien Faliu, vous avez remporté cette année la IBL Tecoma Award 2019 qui récompense l’Entrepreneur de l’année. Est-ce une forme de reconnaissance pour votre travail à Maurice ?

Cela me réjouit. Vous savez, on se pose toujours la question de savoir si le travail a été bien fait et si on peut mieux faire. Ce prix est réconfortant et nous permet de dire qu’on marche assez bien pour être reconnu. C’est un travail d’équipe avant tout. Moi-même, je travaille beaucoup. Je m’accroche à ce projet d’expat.com depuis bientôt 15 ans. Il est devenu aujourd’hui une entreprise reconnue à Maurice et à l’étranger.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours à Maurice ?

Je suis originaire du sud de la France. Je rêvais de mener une carrière depuis l’époque où j’étais étudiant dans une école d’ingénieur informatique. Dans le cadre de mes études, j’avais décidé de faire un stage en Espagne. Je suis parti pendant quelques mois à Barcelone en 1999. J’avais souhaité partir aux États-Unis en troisième année de formation mais ce projet ne s’est pas réalisé. Au lieu de cela, je suis parti en région parisienne. J’étais resté un peu sur ma faim d’autant que j’étais bon en anglais et que les langues étrangères m’intéressaient beaucoup. Je me suis rendu compte très rapidement lors des stages effectués en entreprise que les différents métiers de l’entreprise me plaisaient. J’étais informaticien, mais le marketing, la vente, le management ou la comptabilité ne me déplaisaient pas. Je voulais savoir comment tous ces métiers fonctionnaient. J’ai fait une année supplémentaire de formation en gestion d’entreprise à Montpellier. J’ai, par la suite, eu la chance de partir à Londres quelque temps pour me perfectionner en anglais. C’est à ce moment que j’ai fait mes premiers pas professionnels. J’ai
d’abord travaillé dans une start-up fintech à la City qui a décollé rapidement avant de faire naufrage. Le projet paraissait irréalisable. Ensuite j’ai travaillé dans l’assurance. J’ai digitalisé une compagnie d’assurances qui n’était pas du tout sur Internet. Ce qui m’a permis de vendre mon premier site Web vers 1998. J’avais une formation orientée vers Internet. À l’époque, on étudiait l’Internet et la téléphonie. On voyait bien que c’était des métiers d’avenir. J’ai eu la chance d’intégrer cette formation. On m’avait dit dans mon parcours d’orientation qu’il y
aurait du travail. Mes déplacements en Angleterre et en Espagne m’ont fait prendre conscience que les voyages permettaient de découvrir de nouvelles cultures et d’avoir un esprit plus ouvert. C’est à ce moment que j’ai commencé à travailler sur un projet personnel consistant à réunir des blogs d’expatriés sur une seule et même plateforme.

Comment cette idée vous a-t-elle frappé ?

J’avais mon blog personnel en 2005 sur lequel je parlais de la vie entre Londres et Madrid. Cet exercice m’a permis de découvrir qu’on était plein à blogger sur nos parcours de vie à l’époque. C’était super-intéressant. À travers les blogs de toute cette communauté, on arrivait à voir les hauts et les bas de la vie à l’étranger. Ce n’était pas comme un séjour touristique où tout est beau. Lorsqu’on part à l’étranger pour travailler, la situation est différente. Il y a des galères. Il y a de très bons moments mais il y a également de grosses difficultés. On ne connaît pas bien la culture, le marché de l’emploi de l’endroit où on envisage de s’installer. On se débrouille. Ces blogs étaient un peu comme une carte postale. On voyait de belles photos de la vie à l’étranger mais on voyait également l’histoire des gens sur ces blogs. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler sur mon projet que j’avais baptisé expat-blog.com pendant quelques années. Le projet a gagné en maturité pour devenir ensuite Expat.com.

Et le projet a vu le jour à Maurice. Comment expliquez-vous cela ?

L’idée initiale, je l’ai eue à Madrid. Il se trouve qu’un ressortissant français qui travaillait ici à Accenture avait voulu créer une start-up susceptible de concurrencer tripAdvisor. C’était un projet fantastique consistant à prendre l’avis des consommateurs. Il m’avait proposé de venir travailler avec lui à Maurice dans le but de former une équipe de jeunes Mauriciens. Je me suis dit pourquoi pas. C’est ainsi que je suis arrivé à Maurice en 2007 pour la première fois. Le pays m’a beaucoup plu. J’ai accepté de travailler chez lui pendant quelques mois tout en continuant à développer mon projet expat-blog qui me tenait à cœur parce que cela me permettait d’être en contact avec des gens à travers le monde et j’ai pris conscience qu’on aurait pu être différent, mais en fait on se ressemblait tous. J’avais le sentiment que expat-blog.com était un moyen exceptionnel de rassembler les gens et de les rapprocher les uns les autres et faciliter une communication mondiale.
Comme je me plaisais bien à Maurice, je ne suis pas reparti. J’ai rencontré ma femme après quelques mois passés dans l’île. En 2008, j’avais complété mon contrat avec le ressortissant français et en même temps, j’ai compris que Maurice était une plateforme intéressante et idéale pour lancer mon projet. À l’époque, la vie était beaucoup moins chère qu’elle ne l’est aujourd’hui. Je me suis mis à mon compte et de 2008 à 2010, j’ai travaillé d’arrache-pied dans le but de professionnaliser cette activité. Ce n’était pas chose facile. J’ai connu des galères et une traversée du désert pendant au moins deux ans. Je consacrais presque tout mon temps à programmer de jour comme de nuit dans ma petite maison à Grand-Baie où mon épouse et moi étions installés. La première année, j’ai refait complètement expat-blog.com. J’avais même créé des algorithmes qui n’existaient pas à cette époque. C’était une innovation. La deuxième année, j’ai commencé à travailler sur la partie commerciale. Après maintes démarches auprès des clients potentiels à Maurice et à l’étranger au cours desquelles j’ai essuyé des « non » ou des « on verra plus tard », j’ai pu trouver quelques entreprises qui ont cru en moi à Paris, principalement en 2009. J’ai commencé à travailler pour des assureurs, un métier que je connais bien. Cela a marché, ils ont cru en moi. Déjà à l’époque, j’avais quelques informaticiens indépendants qui me soutenaient. J’utilisais un peu les revenus que j’avais pour payer un designer qui travaillait en free-lance ainsi que d’autres amis. Ils m’ont aidé à construire les premiers guides comme, par exemple, comment faire pour obtenir un visa à Maurice. Cela a marché. En 2010, je suis passé à la vitesse supérieure en faisant de l’expat-blog.com une entreprise avec un investissement initial de 6 000 euros ou l’équivalent de Rs 240 000. Par la suite, elle a évolué pour devenir expat.com.
J’ai créé la société le 27 janvier 2010. Mon épouse a commencé à m’aider un peu après son travail. Elle a été d’ailleurs ma première employée. Elle était assez folle d’accepter de le faire mais elle comprenait ce que je faisais et m’a aidé dans mon cheminement avec des hauts et des bas. Je me suis installé à Port Louis en juin 2010. On a formé l’équipe au fur et à mesure. J’ai eu la chance d’avoir Julie Cramier comme collaboratrice depuis 2011. J’ai eu la chance aussi d’avoir des collaborateurs depuis le début. On a grandi ensemble. Je n’avais pas toutes les compétences. On continue à recruter aujourd’hui. De 13 employés en 2013, on est passé à 23 en 2019. On a deux ou trois personnes qui doivent démarrer en janvier. On continuera à grandir pour devenir un des champions d’Internet et représenter fièrement nos valeurs mauriciennes.

Quelles sont les principales activités de votre entreprise ?

Nous avons trois filières d’activité qui partent de trois constats. Le premier, lorsque quelqu’un veut partir pour l’étranger, il ne sait comment commencer. Deuxièmement, il ne connaît personne dans le pays où il souhaite s’installer. Troisièmement, lorsqu’on arrive à l’étranger, on devient une cible facile parce qu’on ne connaît personne. On ne connaît pas le pays et on ne sait à quelle porte frapper pour avoir un service de confiance. En se basant sur cette expérience personnelle, on a décidé d’utiliser expat.com pour aider ces milliers de personnes qui, comme moi, ont vécu des expériences difficiles. D’où les trois piliers consistant à créer du contenu spécifique dédié à la mobilité internationale, à commencer par des guides des pays et des villes qui expliquent gratuitement toutes les démarches à faire pour s’installer par exemple à Maurice. On a la chance qu’il y ait quelques annonceurs qui nous aident à l’éditer.
Aujourd’hui on a, à peu près, 80 guides-pays et 54 guides-villes dans le monde entier. On a pris un an pour développer les villes. On a pris des années à développer le processus, maintenant on a une équipe qui est très compétente et formée, et on est en mesure d’identifier des personnes pour réaliser le guide de l’expat de n’importe quel pays. On a trouvé toute une flopée de rédacteurs payants à travers le monde qui participent à la rédaction des guides. On a également toute une équipe de traducteurs professionnels à réaliser les guides en différentes langues dont le français, l’anglais, l’espagnol et l’italien. Ces guides constituent le tronc commun des informations nécessaires pour s’installer à l’étranger. Mais chaque parcours de vie est différent. Chaque personne a son besoin spécifique. C’est la raison pour laquelle la communauté qu’on a créée est là : pour apporter toutes les informations et l’expérience dont un expatrié a besoin et qu’on ne peut pas trouver dans le guide. À travers le site, celui qui le souhaite peut échanger avec d’autres personnes déjà installées à l’étranger et qui sont ravies de le renseigner sur toutes les questions qu’on pourrait avoir. Cela peut se faire de façon publique ou de façon privée. J’ai noté qu’il y a beaucoup de bienveillance entre les gens qui avaient partagé les difficultés qu’ils avaient rencontrées afin d’éviter que les autres ne rencontrent les mêmes problèmes. Tout ce qui concerne le contenu et tout ce qui touche les communautés est gratuit. Par ailleurs, des rencontres des membres de la communauté sont organisées dans différentes villes régulièrement afin de rencontrer les nouveaux arrivants.
Expat.com a monté des partenariats avec de grandes entreprises internationales qui ont des produits ou des services à vendre à la population d’expatriés et de futurs expatriés. Nous travaillons particulièrement avec des assureurs qu’on connaît bien qui offrent des assurances santé. On travaille également avec des déménageurs et des banques qui sont des services essentiels lorsqu’on part à l’étranger. On travaille également avec des entreprises bancaires ou des assurances à Maurice. Nous remercions nos partenaires de nous permettre d’exercer notre métier. Nous avons besoin d’eux pour pouvoir travailler.
Nous comptons aujourd’hui 2,6 millions de membres et on reçoit entre 80 000 et 100 000 personnes sur le site quotidiennement. Ce qui est plutôt bien sur la scène internationale. Nous avons encore beaucoup de potentiel et beaucoup de challenges devant nous. Il s’agit de nous développer à l’international dans de bonnes conditions. À ce propos, il faudra prioriser les destinations. L’autre challenge est le recrutement. Il y a beaucoup de personnes très compétentes à Maurice mais elles travaillent déjà. Il y a beaucoup de travail. Ce n’est pas très éthique de piquer le personnel des uns et des autres. Il faudrait donc former les jeunes qui sont motivés et qui veulent intégrer l’entreprise

Faites-vous également la promotion du site ?

Google nous aide beaucoup. On a des efforts à faire avec les réseaux sociaux. Il faudra équilibrer l’apport du trafic. Il y a des pays où on marche très fort dont le Moyen-Orient et pour d’autres, c’est plus difficile.

Le travail de coordination se fait-il uniquement à Maurice ou disposez-vous de bureaux dans d’autres régions ?

Tout part de Maurice. L’idée est d’arriver à professionnaliser petit à petit un certain nombre de représentants rémunérés, qui pourront nous fournir du contenu et nous représenter localement lors des rencontres entre les membres et pour identifier des partenaires locaux sérieux et de confiance. Ils pourront également accompagner nos membres lorsqu’ils arrivent dans un pays étranger. Il faut dire qu’on se sent bien à Maurice parce que la mobilité fait partie de l’ADN des Mauriciens. Dans pratiquement toutes les familles mauriciennes, il y a un frère, une sœur, un cousin ou une connaissance quelque part dans le monde. Les Mauriciens sont partout. Dans certaines régions de Paris ou de Londres, j’en ai fait l’expérience. Avec mon épouse, on entend parler le créole dans les rues ou le métro.

Quelles sont vos sources de revenus ?

En plus des partenariats avec les entreprises, on propose différentes solutions, de promotions ou de publicités. Un des challenges pour les années à venir est de mettre en place une forme de place de marché de services dédiée à celles ou ceux qui vont vivre à l’étranger partout dans le monde. On pourrait avoir une page de professionnels qui proposent leurs services de qualité et de confiance aux expatriés. Les opérateurs pourraient faire de la publicité gratuitement sur notre site. Par contre, on prendrait une commission pour les transactions faites à travers notre site.

Avez-vous d’autres projets en vue à Maurice ?

J’ai beaucoup de projets en tête, mais je suis tellement passionné par ce que je fais qu’il ne me reste pas beaucoup de temps. Par contre, je suis disposé à faire du “mentoring” pour les jeunes qui s’engagent dans des “start-ups”. Je suis co-président de French Tech Maurice. Quelque 13 Capitales French Tech, 38 Communautés French Tech en France et 48 Communautés French Tech à l’international ont été labellisées pour une période de trois ans renouvelable.