Notre invité de la semaine est Justin Allen, Principal du RBL Group, une entreprise spécialisé dans le consulting et le développement. Cet Américain a débuté sa carrière comme chercheur en statistiques et détient un diplôme en management, entre autres. Il conseille en matière de leadership et a travaillé pour le compte de leaders de firmes internationales. Justin Allen se trouve actuellement à Maurice à l’invitation du National Productivity and Competitiveness Council pour diriger une étude sur le leadership à Maurice dont les résultats seront publics le 3 septembre prochain. Dans l’interview qu’il nous a accordée cette semaine, Justin Allen décrit les qualités que devrait posséder un bon leader, explique le but de l’étude qu’il est en train de diriger et parle des leaders mauriciens et de leurs aspirations.
 
D’après votre CV, vous êtes un spécialiste dans le domaine du leadership.
Je n’aime pas le terme spécialiste en leadership. Je suis en fait quelqu’un qui étudie ce sujet et qui partage ses connaissances, ses découvertes et sa réflexion. J’ai eu la chance d’étudier le leadership pendant des années au niveau théorique mais aussi pratique, en observant le fonctionnement de diverses organisations et entreprises.
 
Votre travail consiste à conseiller les leaders.
C’est une façon de décrire mon travail, mais je précise qu’en fait, je les aide à penser différemment.
 
Quand une entreprise nomme son chef, son leader, elle est censée avoir choisi sinon l’oiseau rare qui a toutes les qualités nécessaires, tout au moins le meilleur disponible sur le marché pour la diriger. Pourquoi les leaders ont-ils de plus en plus besoin d’experts ou de conseillers pour les aider à penser différemment ?
Il ne s’agit pas que des leaders d’aujourd’hui. Trouver la bonne personne pour diriger une entreprise est une tâche très compliquée parce que chaque individu a des faiblesses et que personne ne peut prétendre avoir toutes les qualités requises pour occuper un poste de direction. Ces personnes ont certes beaucoup de qualités, mais il y a des choses qu’elles ne connaissent pas bien. Il n’y a pas de leader parfait avec toutes les qualités, selon moi. Je pense qu’un bon leader doit connaître ses qualités mais aussi ses faiblesses et les compenser en faisant appel, en sachant s’entourer. Il faut trouver ces compétences au sein de l’organisation/l’entreprise si elles existent, en créant une équipe solide. Ou alors faire appel à des gens de l’extérieur pour des prestations spécifiques. Par exemple, je ne connais rien au fonctionnement des tuyauteries, donc quand j’ai un problème à ce niveau, je fais appel à un plombier qualifié. Cela étant, le leader doit consulter, se faire conseiller, mais c’est lui qui doit trouver la solution et faire fonctionner l’entreprise/l’organisation.
 
Par conséquent le bon leader est celui qui, quand il en a besoin, sait faire appel à l’expertise sur les sujets qu’il ne maîtrise pas.
Je crois que c’est une des clés d’un bon leader.
 
Quelles sont ses autres clés ?
Il doit avoir une vision de l’avenir pour son entreprise. S’il n’a pas une vision de l’objectif que doit atteindre l’entreprise, l’organisation…
 
Ou le gouvernement…
… oui. Il doit avoir une vision claire et réfléchie de l’objectif que l’on doit atteindre et un plan pour y parvenir. Il peut et doit se faire aider dans la préparation et la formulation, mais le leader doit avoir une bonne vision stratégique, une vision qui dépasse celle des autres. Si ce n’est pas le cas, il n’atteindra pas les objectifs fixés dans le long terme. Il doit avoir la vision mais aussi savoir comment faire faire les choses, comment faire fonctionner les équipes de la bonne manière, sans braquer les gens qui l’entourent.
 
Un bon leader doit-il être aussi autoritaire au point d’être dictatorial ?

Je ne le pense pas. Je pense que les gens travaillent mieux au sein d’une équipe et participent à un projet quand ils se sentent concernés, convaincus de la finalité de la démarche. Les gens s’engagent plus quand on discute avec eux, quand on leur fait comprendre la finalité de la démarche qu’en leur demandant d’exécuter des ordres. Un bon leader atteint ses objectifs en faisant participer son équipe et ses employés au projet, ce qui assure son développement dans le long terme. Il le fait en tenant en compte l’individualité et les sentiments de ceux qui l’entourent, en obtenant leur adhésion plus qu’en leur donnant des directives. À cela, j’ajouterai une autre : celle de savoir déléguer ses pouvoirs.
 
Tout comme les dictateurs,, les leaders n’aiment pas partager leur pouvoir. Ils pensent qu’ils sont là pour l’éternité.
C’était le problème de Steve Jobs, le cocréateur d’Apple, qui était un fantastique leader. Mais qui n’a pas su partager le pouvoir et qui a été finalement expulsé de sa propre compagnie. Personne, même le plus génial des leaders, n’est éternel, et il faut penser à la relève pour le bon fonctionnement de l’entreprise, de l’organisation. Il faut aussi que le leader soit solide et intègre et sache respecter la parole donnée, ne soit pas un manipulateur…
 
La manipulation ne fait-elle pas partie des qualités d’un bon leader ?
Pas si ce leader veut durer. Pour durer dans le temps, le bon leader ne doit pas être manipulateur, car tout finit par se savoir. Il vaut mieux savoir persuader que manipuler.
 
Vous êtes à Maurice à l’invitation du National Productivity and Competitiveness Council pour diriger une étude dont une des parties est de déterminer comment les leaders mauriciens veulent être perçus. Quelle est l’image qu’ils veulent donner ?
Permettez-moi de vous demander comment on perçoit les leaders mauriciens à Maurice ?
 
En principe, c’est nous qui posons les questions. Mais nous allons quand même répondre à la vôtre. Disons qu’en dehors de certaines exceptions, les leaders et patrons mauriciens n’ont pas une image très positive. De toutes les manières, s’ils avaient une très bonne image, vous ne seriez pas à Maurice pour faire cette étude.
Peut-être. J’ai fait un travail similaire à Singapour et là-bas l’image des leaders étaient très bonne et ils voulaient l’améliorer encore. Je pense, et je suis peut-être excessivement optimiste, que les leaders mauriciens ont une capacité extraordinaire, plus que ceux de beaucoup de pays, pour améliorer le quotidien des Mauriciens et le développement du pays. Pour se développer dans la bonne direction, Maurice a besoin de leaders pour réaliser cet objectif, mais il me semble que beaucoup n’ont pas de vision, ne voient pas très bien ce que Maurice pourrait devenir. Je crois qu’un des problèmes de votre pays est que les Mauriciens pensent plus en négatif qu’en positif, surtout en ce qu’il s’agit de l’avenir. Beaucoup de Mauriciens pensent plus négativement de Maurice que positivement… S’ils pensaient un peu plus de manière positive, ils pourraient dégager l’énergie nécessaire pour faire avancer les choses.
 
Pourquoi les Mauriciens pensent-ils plutôt négativement ?

J’aurais envie de dire que c’est une tendance nationale. Ce qui fait qu’on ne voit pas le côté positif des choses. Voyons les faits : Maurice est une île au milieu de l’océan Indien, ce qui peut représenter un gros avantage. Sa petite taille est, selon moi, un énorme avantage. Il est cent fois plus difficile de gérer, de développer un gros pays qu’une petite île. Par ailleurs, l’isolement de l’île est aussi quelque part une barrière de protection, d’autant qu’aujourd’hui, Maurice est, technologiquement, à quelques clics de connexion du reste du monde. Mettre fin à cette manière de penser négative du pays et de son avenir est, à mon avis, un des pas vers le changement de mentalité qui va faire avancer Maurice. Avec une vision claire de l’avenir et des objectifs, c’est ce qui va faire revenir ceux qui ont quitté le pays pour aller travailler ailleurs.
 
Avons-nous besoin d’un leader charismatique ou de leaders pour enclencher le mouvement ?
Je pense que Maurice a besoin de leaders. Il faut un mouvement collectif. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’une seule personne peut tout changer. Je crois dans un collectif au sein duquel chacun apportera son expérience et ses connaissances, saura à la fois partager et apprendre, et quand l’un d’entre eux chutera — nous devons chuter à un moment ou a un autre —, le groupe l’aidera à se relever et à se remettre sur pied pour continuer la progression.
 
Combien de personnes avez-vous rencontrées dans le cadre de l’étude ?
Près d’une centaine de personnes représentant divers secteurs du pays : le secteur public, le secteur privé, les PME, les ONG et les syndicats. J’ai aussi eu l’occasion de rencontrer des Mauriciens de diverses catégories sociales et de discuter avec eux. Toutes ces personnes disent, avec les mots qui leur sont propres et compte tenu de leur environnement, qu’il manque quelque chose à Maurice. Je dois souligner qu’il y avait parmi ces personnes que j’ai rencontrées pas mal qui disaient croire en l’avenir du pays. On peut dire qu’en général les Mauriciens sont conscients qu’il manque quelque chose et qu’ils pensent qu’il faut que le pays s’améliore et que certains pensent que c’est possible.
 
Vous avez rencontré plus d’optimistes que de négatifs ?

Je n’ai pas fait des statistiques, mais j’ai rencontré des Mauriciens qui pensaient à l’avenir de leur pays plus en termes positifs que négatifs. Je tiens à souligner que ce sont des gens que j’ai rencontrés par hasard.
 
Revenons aux leaders mauriciens. Quelle est l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes ?
Dans tous les groupes de travail constitués pour les besoins de cette étude, un mot est sorti avec force : innovation. De manière générale, que ce soit les ONG, les syndicalistes, les représentants des secteurs public et privé, tous disent : Nous voulons être connus comme des innovateurs, ceux qui ont de nouvelles idées, créent de nouvelles opportunités à Maurice.
 
Qu’est-ce qui est ressorti de ces groupes de travail, de ces rencontres avec les Mauriciens au niveau négatif ?
Étant optimiste de nature, je n’aime pas m’attarder sur le côté négatif des choses. Mais il me semble que beaucoup de Mauriciens ont le réflexe de se réfugier dans leurs origines ethniques et culturelles. J’ai souvent entendu cette référence au cours de mes conversations avec les personnes que j’ai rencontrées. Je pense que quand les gens se réfugient dans la dimension ethnique, ils rejettent quelque part, de manière inconsciente, la diversité et ils perdent quelque chose qu’ils auraient pu obtenir autrement. Je crois que certains pensent qu’ils n’obtiennent pas le poste de leader qu’ils méritent en raison de leur appartenance ethnoculturelle. Je crois que cette question est un obstacle au développement de la vision et ralentit les choses à Maurice. Mais cela étant, je crois qu’il y a des Mauriciens qui ont dépassé ce stade.
 
Êtes-vous surpris qu’après presque cinquante ans d’indépendance, Maurice en soit encore à essayer de régler ce genre de problème ?
Cela ne me surprend pas du tout. C’est votre surprise à ma réponse qui me surprend et m’amuse. C’est une réaction bien mauricienne. Mais regardez autour de vous, ce n’est pas un problème local, il est international. Regardez mon pays, les États-Unis d’Amérique. Je crois que les pères fondateurs de la constitution américaine étaient de grands visionnaires qui nous ont donné les conditions idéales pour que les différents États puissent se fédérer tout en conservant chacun ses spécificités. Ils ont donné aux Américains l’égalité entre les êtres et la liberté d’expression qui, même aujourd’hui, n’existe pas partout sur la planète. Dans certains pays il est encore interdit de protester. Mais aux États-Unis, après presque 240 ans d’existence, nous avons encore des problèmes entre communautés à régler, des problèmes accentuées par la crise économique. Maurice n’a même pas cinquante ans d’existence et les problèmes que nous évoquons font partie de la vie d’une nation qui se construit. Il y a beaucoup de pays dans la région et ailleurs qui sont dans des situations pires que Maurice après cinquante ans d’indépendance. C’est aussi pour ça que je dis que Maurice a un potentiel extraordinaire à développer.
 
Vous êtes également à Maurice pour développer le Mauritius Leadership Brand. Dans le cadre de ce travail, vous avez évalué, mesuré « the current leadership and talent development capabilities of Mauritius ». Alors ?
Alors, there is room for improvement à ce niveau. Les premières analyses indiquent que les leaders étaient sincères dans leurs réponses et que la phrase clé qui revient est, justement, there is room for improvement à tous les niveaux. Je crois que les différents groupes de travail constitués pour cet exercice ressentent le besoin de passer à un stage supérieur quand il est question de leadership. Les conversations et les réponses aux questions de l’étude laissent entendre que les leaders mauriciens veulent s’améliorer pour être plus performants pour pouvoir jouer dans la cour des grands. Et cela pas seulement au niveau local, mais au niveau régional et, pourquoi pas, au niveau international. Dans d’autres pays, quand la question est posée, il arrive souvent que les leaders interrogés disent qu’ils sont satisfaits de l’image qu’ils donnent et de ce qu’ils font. À Maurice, le consensus est qu’il faut absolument que les leaders s’améliorent, soient innovants pour passer à une vitesse supérieur. À Maurice, les leaders ne disent pas nous pensons qu’il faudrait innover, ils affirment : nous devons innover. C’est un état d’esprit sur lequel il faut bâtir une vision de développement. C’est une opportunité rare à saisir pour développer de nouveaux créneaux. Autrefois, Maurice a développé le tourisme et le textile en important et en améliorant des contextes venus de l’étranger et en les adaptant au contexte local. Ces deux industries ont été, et sont encore, de grandes réussites qui sont partie à la conquête du monde. Maurice peut faire la même chose en termes de leadership.
 
Vous êtes en train de dire que Maurice pourrait exporter ses leaders ?
Cela pourrait arriver si les mesures nécessaires sont prises. Beaucoup de Mauriciens occupent déjà dans des postes de direction à l’étranger et j’en ai personnellement rencontré quelques-uns au Canada. On pourrait réfléchir au développement de ce créneau.
 
Quel est le message que vous développerez lors de la présentation du résultat de l’étude le 3 septembre prochain, lors d’un séminaire ?
Nous allons faire un constat sur la situation actuelle et présenter les conclusions de notre étude. Nous allons également répondre à la question : comment les leaders mauriciens doivent-ils être perçus et pourquoi ? En fin de compte, nous allons développer dans le détail les points forts de cette présente interview.
 
Au risque de passer pour un oiseau de mauvais augure, permettez-nous de vous rappeler qu’il arrive parfois que de très bonnes études et leurs recommandations soient rangées dans des tiroirs que l’on n’ouvre jamais, après avoir été présentées publiquement.
Cela arrive, malheureusement. Mais j’espère que ce ne sera pas le sort réservé à l’étude que je suis venu diriger ici. Une des choses que nous avons essayé de faire pour éviter que l’étude finisse dans un tiroir, c’est d’intégrer à notre travail tous les stakeholders impliqués par cette étude. Nous ne sommes pas venus leur dire ce que nous pensons, mais nous sommes venus discuter avec tout le monde, nous avons posé les questions nécessaires pour que les réponses soient trouvées de manière collective. Ce n’est pas le travail de quelques experts, mais la réflexion, l’analyse d’un groupe représentant le pays qui s’est penché sur son passé, a fait un constat de sa situation actuelle, de ses succès et de ses manquements et a réfléchi sur ce qu’il faut faire pour aller plus loin. Si cette étude était le travail d’un petit groupe, on aurait pu ignorer ses conclusions après sa présentation. Là, il s’agit du travail d’un groupe très impliqué qui, je l’espère, ne va pas laisser gaspiller l’énergie, l’engament et la foi qu’il a mis dans son travail. Un rapport, avec des recommandations destinées au gouvernement, sera rédigé. Puis, nous allons publier sur le net l’intégralité de l’étude et ses conclusions. J’espère que cette étude sera le point de départ d’un travail de recherches, une petite graine plantée qui va grandir, et participer à un changement global à Maurice.
 
Et quid du Mauritius Leadership Brand ?
Il sera dévoilé et expliqué le 3 septembre.
 
Vous avez sans doute écouté le discours du Premier ministre samedi dernier. Qu’est en avez-vous pensé ?
C’était un bon discours avec une série de remarques et de propositions censées. C’était un bon discours de leader. Mais la question est : est-ce que ce discours est réalisable, peut être mis en pratique ? Je pense que ce discours vient rejoindre le sentiment exprimé par les personnes interrogées dans le cadre de l’étude : il faut innover pour avancer. Je pense que le discours du Premier ministre va donner à notre étude une résonnance intéressante. Comme je vous l’ai dit au départ, beaucoup de Mauriciens focalisent sur le côté négatif des choses et ne voient pas le potentiel qui existe et qui peut être développé. Mais je crois aussi qu’il existe beaucoup de Mauriciens qui pensent qu’il faut faire quelque chose et qu’il faut le faire maintenant pour changer. J’espère que les résultats de l’étude vont aider à faire découvrir qu’il faut changer, innover et qu’il faut le faire maintenant. Dans le monde actuel, on ne peut plus se permettre d’attendre que le changement arrive, il faut le provoquer. J’espère ne pas être trop optimiste, mais je crois qu’il existe une profonde volonté, qui ne se dit pas, qui ne se montre pas, pas encore, pour le changement. À partir de ce que j’ai entendu, de ce que j’ai échangé avec mes interlocuteurs, je crois pouvoir dire que quelque chose est déjà en train de changer. Que Maurice est engagée dans une étape qui sera suivie d’autres allant dans la bonne direction. Permettez-moi de conclure en citant un exemple personnel. Je me demande souvent dans quel monde vivront mes petits-enfants. La réponse est dans un monde vivable que j’aurais aidé à bâtir. Je vous l’ai dit dès le départ : je suis un optimiste.