Quatre mois après avoir remporté le Longines International Jockey’s Championship, Karis Teetan a remis ça hier à Sha Tin en marquant de son empreinte la Champions Day, la plus prestigieuse journée du calendrier hippique hongkongais. Le Mauricien s’est en effet offert trois victoires, dont l’une des trois Groupe 1 au programme. Dans l’entretien qu’il a nous accordé en début de soirée d’hier alors qu’il regagnait son appartement, il nous a livré ses impressions sur sa belle journée et en a profité pour lever un pan du voile sur ses ambitions à court terme, dont le titre de jockey champion qu’il envisage de remporter la saison prochaine. Il explique aussi comment le Hong Club Jockey Club et les autorités hongkongaises s’y sont pris pour que les courses, qui sont actuellement courues à huis clos, soient un succès.

Karis Teetan, tout d’abord la nation mauricienne vous félicite pour vos trois victoires lors de la journée de dimanche. Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlez-nous de la Champions Day. En quoi est-elle la journée la plus prestigieuse du calendrier hippique hongkongais ?

Effectivement, c’est une des journées les plus prestigieuses du calendrier, car c’est une journée où sont courus trois Groupe 1 avec des chevaux venant du monde entier. C’est une grosse journée, un peu comme un Week-End International à Maurice avec les meilleurs jockeys de la planète y prenant part. Ce rendez-vous se démarque des autres vu les big prize money qui sont offerts aux vainqueurs des différentes courses, en particulier les Groupe 1. Mais avec la pandémie du coronavirus et toutes ses implications, l’évènement cette année n’a vu la participation que des chevaux et jockeys évoluant à Hong Kong. Comme vous avez pu le constater, le spectacle n’a pas été moins grandiose avec des arrivées pointues. C’est la preuve qu’à Hong Kong on a aussi de bons chevaux.

Vous aviez à votre disposition une excellente carte à l’occasion de cette journée et vous vous en sortez brillamment avec trois victoires. Êtes-vous satisfait de votre moisson ?

Je vais vous surprendre. En parcourant mes montes, je me suis dit que je n’avais pas des certitudes. J’avais certes de bons chevaux, mais pas des certitudes. D’ailleurs, j’ai remporté deux courses avec des chevaux cotés à 20/1 et 9/1 respectivement. Heureusement que tout c’est bien passé. Mes chevaux respiraient la santé et je suis parvenu à leur trouver les meilleures positions en course et le résultat est là. Oui, je suis satisfait de ma moisson.

Toujours est-il que vos meilleures chances se trouvaient dans la seconde moitié de la journée. N’êtes-vous pas déçu de n’avoir pas mené à bon port ces montes qui vous avaient été confiées ?

Écoutez, les courses sont ainsi faites. Mes deux premières montes n’étaient pas de premières chances. True Legend, ma première victoire de la journée, est un bon cheval, mais il est encore jeune. Je savais qu’il fallait le porter aux avant-postes, car il est un big striding horse. Ma deuxième victoire avec Lakeshore Eagle était quelque peu attendue, dans le sens où je l’avais mené à la victoire à sa sortie précédente. Quand à Mr Stunning, mon troisième vainqueur, c’est un cheval qui a une place importante dans mon cœur. C’est lui qui m’a offert mon premier Groupe 1 à Hong Kong et le voilà qui remet ça ce dimanche dans le Chairman’s Sprint Prize. C’est mon cheval préféré ici et aussi celui de ma famille. Ma femme également voue une admiration sans bornes pour ce cheval. C’est un cheval âgé certes, mais qui en a encore sous les sabots. Cela dit, je pensais pouvoir le faire dans la QEII Cup (ndlr : le troisième G1 de la journée) sur 2000m avec Furore, mais il n’y avait rien à faire face à l’excellent Exultant. Dans la dernière avec l’outsider Time To Celebrate, je me suis fait coiffer au poteau. J’ai essayé de lui donner le meilleur parcours, mais le vainqueur nous rendait pas moins de 14 kg ! À la lumière de tout cela, je ne peux me plaindre de ma journée.

Considérez-vous avoir joué de malchance dans cette dernière course ?

Comme je vous l’ai dit, mon cheval rendait pas moins de 14 kg à notre vainqueur, ce qui est énorme sur 1600m. C’est un cheval qui a été très décevant lors de ses dernières sorties, mais qui baissait en valeur. Je l’ai placé handy conformément aux instructions. Il était quelque peu ardent, car le meneur n’allait pas aussi vite. Mon cheval, ayant beaucoup de poids sur le dos, il fallait absolument le laisser handy. Je pense que se faire battre d’un nez dans ces circonstances est presque une victoire pour Time To Celebrate.

On croit comprendre que vous évoluez désormais en freelance. Dites-nous en davantage…

En fait, tous les jockeys évoluant à Hong Kong sont freelance. On a un contrat avec le Hong Kong Jockey Club.  Mais la saison dernière, je montais beaucoup pour Tony Cruz, car il faisait souvent appel à moi. Je monte toujours pour lui, mais cette saison j’évolue plus en freelance, car je veux avoir plus de montes, surtout plus de montes de qualité. J’ai envie de franchir encore d’autres paliers, m’améliorer davantage. Pour cela, il faut travailler encore plus dur et travailler avec plus d’entraîneurs. C’est un peu dans cette optique que je suis passé en freelance pour ainsi dire.

Justement, en parcourant le classement des jockeys réactualisé à l’issue de la journée de dimanche, on trouve que, bien que vous soyez troisième avec 63 victoires, Joao Moreira et Zac Purton sont loin devant, ayant déjà franchi la barre des 100 victoires. Comment expliquez-vous cela ?

Comme vous le savez, Joao Moreira et Zac Purton dominent l’hippisme hongkongais depuis plus de cinq ans. Ils pilotent souvent les premiers voire les seconds favoris dans pratiquement toutes les courses. Ils ont souvent les meilleures montes. Moreira, par exemple, a remporté plus d’une fois le championnat ici. Il faut les respecter. Je pense qu’il ne faut pas trop en demander aussi, car je suis devancé par deux excellents jockeys. Je suis satisfait de ma saison jusqu’à maintenant. Mais comme je vous l’ai dit, j’ai envie de m’améliorer davantage et franchir d’autres paliers pour être en mesure de les défier pour le titre un jour. Je pense que si je ne perds pas de vue cet objectif et que je continue à remporter de grandes courses, l’année prochaine ou dans deux ans, je pourrai aspirer à faire jeu égal avec eux et lutter pour le titre de jockey champion. À titre de comparaison, j’ai remporté deux courses à 20/1 et 9/1 respectivement, alors que celui de la dernière course était coté à 23/1. Je ne dis pas que je n’obtiens pas de bonnes montes, mais c’est un fait que Moreira et Purton pilotent souvent les meilleurs chevaux.

Aujourd’hui, cela fait plus de sept ans que vous évoluez à Hong Kong. Dites-nous en quoi Hong Kong se démarque des autres juridictions dans lesquelles vous avez exercé ?

Hong Kong c’est le sommet du professionnalisme. Il n’y a pas de place pour l’amateurisme. Rien n’est fait dans la demi-mesure ici. Je pense que c’est cela qui a fait son succès. C’est une juridiction où les meilleurs jockeys et entraîneurs de la planète viennent exercer. Les stakes money sont attrayants. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que racing keeps improving all the time in Hong Kong. C’est certes une juridiction difficile pour se faire une place au soleil, car il faut travailler dur pour percer. Mais, quelque part, c’est une source de motivation, car cela vous aide à vous surpasser.  Je dirai que Hong Kong is one of the best in the world.

Vous faites désormais partie du gratin mondial. Une carrière en Europe ne vous tente pas ?

Comme tout jockey, je rêve de participer un jour à l’Arc de Triomphe, à la Dubai World Cup ou de monter à Royal Ascot, pour ne citer que ceux-là. Mais je pense que je peux progresser davantage et m’améliorer. Quand je suis à la maison, je passe mon temps à regarder les grands jockeys monter. J’apprends tous les jours et je bosse dur. Actuellement, je suis sous contrat avec le Hong Kong Jockey Club, mais si jamais une opportunité se présente un jour pour aller monter en Europe, je ne refuserai pas. Mais pour cela, il va falloir me faire un nom sur le plan mondial et justifier la confiance de ces grands entraîneurs qui évoluent sur le vieux continent.

Comme vous le savez, les courses à Maurice sont à l’arrêt à cause du Covid-19. De Hong Kong, comment voyez-vous cette situation ?

Je trouve triste qu’il n’y ait actuellement pas de courses à Maurice. Mais la vie humaine n’a pas de prix. Le Covid-19, on le connaît on ne peut plus bien à Hong Kong, parce que le premier foyer du virus était juste à côté, à Wuhan. Je me souviens qu’on nous avait dit de prendre beaucoup de précautions. Je pense que le gouvernement mauricien, qui fait un excellent travail dans la lutte contre la propagation du virus, et le MTC doivent s’assurer que les risques de contamination soient réduits au minimum avant d’envisager de lancer la saison. Il faudra aussi que tout le monde respecte les consignes et les gestes barrières à la lettre. Ce n’est qu’à cette condition qu’on pourra lancer la saison 2020.

Cela fait presque deux mois que les courses sont courues à huis clos à Hong Kong. Concrètement, quelles sont les mesures que les autorités ont prises pour que cela soit réalisable ?

Effectivement, les courses à Hong Kong sont courues sans public depuis bientôt deux mois. Dans le concret, on a un nombre limité de personnes sur le champ de courses. Par exemple, un seul propriétaire par cheval qui court a le droit d’être présent sur l’hippodrome. Ce qui fait que dans le rond des présentations, il y a seulement le jockey, l’entraîneur, l’assistant-entraîneur et le propriétaire. On doit tous porter des masques. Quand je sors de la jockey’s room, je dois porter un masque et ce n’est que quand je vais prendre place sur mon cheval que je l’enlève et le jette dans une poubelle dédiée à cet effet. Dans la jockey’s room, il y a beaucoup d’espace pour respecter la distanciation sociale. Tous les préposés qui y travaillent, incluant les commissaires de courses, portent des masques. Nous, les jockeys, sommes testés quatre fois par semaine. À moins d’avoir une raison valable, on n’a pas le droit de sortir de nos appartements. Si on sort, on doit informer tout de suite le Jockey Club et donner des détails de notre sortie. On prend énormément de précautions pour que tout le monde soit safe et que les courses se déroulent dans des conditions de sécurité optimales.

Qu’en est-il du training matinal ?

Ce sont les mêmes règles qui s’appliquent. Tous les entraîneurs, assistants-entraîneurs, jockeys, track riders et autres palefreniers doivent obligatoirement porter des masques. Tous les entraînements se font à huis clos. Les rassemblements de plus de quatre personnes sont interdits. Comme je l’ai dit plus haut, il n’y a pas de place pour de l’amateurisme à Hong Kong. Depi so palefreniers, ziska so jockey, en passant par so vétérinaire, tou bizin rest professionnel. C’est parce que ces règles sont scrupuleusement observées par tout un chacun qu’on continue à avoir des courses à Hong Kong malgré le Covid-19.

Jusqu’à quand pensez-vous que durera le huis clos ?

Je ne saurai répondre à cette question avec exactitude. Cela fait presque deux mois que les courses sont courues à huis clos ici. Je pense que ce n’est qu’après que les autorités hongkongaises et le Jockey Club seront satisfaits que ce sera safe pour le public de retourner sur l’hippodrome qu’on reviendra à la normale. Mais pour le moment, les courses se dérouleront sans public pour un certain temps encore. C’est clair que la vie des gens est plus importante que les courses.

La prochaine journée à Hong Kong est prévue mercredi à Happy Valley. Y a-t-il un de vos chevaux que vous conseillerez aux Mauriciens de suivre ?

Déjà, j’ai une full card pour cette journée, étant engagé dans les neuf courses au programme. J’ai des chances décentes dans l’ensemble. Comme vous le savez, à Happy Valley, la ligne est très importante. J’espère que le tirage au sort des lignes, qui a lieu aujourd’hui, me sera favorable. Ce qui est sûr, c’est que je vais faire de mon mieux pour ramener le maximum de gagnants. Aux Mauriciens je dirai never stop following me !

Un dernier mot pour conclure cet entretien ?

Je voudrais remercier ces nombreux Mauriciens qui me soutiennent et qui continuent de me soutenir. Je crois comprendre que vous êtes nombreux à suivre les courses à Hong Kong à travers internet et à la télévision. Je reçois beaucoup de messages sur les réseaux sociaux venant même de personnes que je ne connais pas. Tout cela me touche beaucoup. Je remercie aussi ma famille et le Mauritius Turf Club sans qui je ne serais pas là où je suis aujourd’hui.