Depuis janvier 2012 le Kreol Morisien a fait son entrée officielle sur les bancs de l’école comme matière optionnelle, aux côtés des langues orientales. Tout le monde a son idée sur la question et loin de faire l’unanimité, le Kreol Morisien désormais outillé d’une graphie, d’une orthographe et d’un dictionnaire officiels a malgré tout suivi son cours. Je me suis souvent avancée pour défendre cette décision, expliquer son importance aux sceptiques et aux détracteurs.  J’étais bien décidée à défendre ce beau projet incompris, porté à bout de bras par des linguistes que je respecte et dont on gagnerait tous à découvrir les travaux qui sont d’une grande richesse et qui nous aideraient à gérer nos rapports aux langues et à mieux nous comprendre.
Pour la mauricienne que je suis, celle qui rêve de voir une nation unie, qui est profondément en colère contre ceux qui nous manipulent, nous divisent au gré de leurs ambitions personnelles, pour moi, je voulais croire à une véritable révolution, même si mon raisonnement de linguiste me pressait à avoir certaines réserves. Je me suis laissée emporter par l’euphorie de ce que je considérais être un pas en avant, car j’ai toujours cru dans le pouvoir du créole ; il nous rassemble, de la même manière que jadis il a permis à nos ancêtres venus de différentes régions du monde de communiquer entre eux. J’aime cette image de la passerelle vers l’autre.  Nous avons au fil des générations modeler et affiner notre créole  et nous pouvons le dire aujourd’hui il est à notre image, à tous.
Nous savons que la question des langues à Maurice est un terrain « miné ». Les débats sur les langues cristallisent en eux tant d’idées reçues, ravivant les flammes de l’enfer du communautarisme dans lequel est engouffré notre pays et nous pousse parfois à dire des choses irrationnelles et en contradiction avec notre réalité de tous les jours.  La langue devient alors un lieu de retranchement pour les différentes communautés ; le dernier rempart pour défendre ce que l’un considère comme relevant de sa culture, de sa communauté ; le droit à sa langue.  Je ne juge pas l’attache profonde que ressentent de nombreux mauriciens pour la culture de leurs ancêtres, l’envie de la promouvoir et de la transmettre. Il n’y a rien de mal à cela, tant que nous le faisons dans le respect des autres. Les langues dont nous avons héritées nous procurent lorsqu’on les apprend, qu’on les pratique dans un groupe restreint ou plus large le sentiment de célébrer ce que nous sommes ; notre héritage personnel, notre singularité. Il y a néanmoins cette langue, que beaucoup ne considèrent toujours pas en tant que telle, notre créole, qui fait un travail formidable au quotidien. Il lie ce peuple au-delà des différences. La seule langue qui puisse d’ailleurs prétendre au statut de langue nationale, n’en déplaise à certains, qui font selon eux une « faveur » de parler en créole, c’est bien elle, notre « langue-emblème ».
Je ne vais pas tergiverser plus longtemps sur des choses que nous savons déjà tous. Mais je devais les poser. Je tiens à partager avec vous maintenant, une partie de mes observations, récemment menées, dans le cadre de mes recherches. Je me suis intéressée aux classes de Kreol morisien.  Et je vous dirai une seule chose ; mais quelle idée d’avoir « casé » ce cours sur le même créneau que les langues orientales ! N’ont-ils pas réfléchi avant de faire une telle chose ? L’empressement ou un manque de bon sens ?
Qu’on ne vienne pas me parler de « politique linguistique » ou pire de « planification ».  C’est un véritable dysfonctionnement que j’ai pu constater et un grand mal. Sous prétexte qu’il fallait le faire, redevance électorale oblige, on se permet de « bricoler » avec l’avenir du pays, cette jeunesse qu’on malmène déjà. « Pa kapav dir pan fer », semble avoir été l’état d’esprit derrière ce projet.  Vous vous retrouvez dans des classes de KM, composées d’élèves issues uniquement d’une seule et même communauté, « créole ». (Je parle volontairement en termes de communautés, car c’est ainsi que le mauricien se définit encore et toujours au sein de la société mauricienne et cela se vérifie avec les réticences qui entourent la réforme électorale.) Je veux bien croire qu’il y ait des exceptions, mais soyons honnêtes et « ase kasiet latet dan trou ».  Vous êtes-vous seulement demandé ce qui se passait dans la tête de tous ces enfants ? «  Mo fer kreol parski mo enn kreol », fut la réponse systématiquement obtenue.  Et quant à ceux qui ont des cours de langues orientales : «  Mo pa fer kreol parski, pa mo relizion », « mo paran inn dir moi pena lavenir ladan» ou pire encore « pa mo lang sa ». Je vous laisse analyser !
D’avoir mis le kreol morisien aux heures des langues orientales engendre de nombreuses confusions dans la tête de ces pauvres gosses qui arrivent à ne plus reconnaître, la langue qu’ils utilisent pourtant pour me répondre et pour communiquer entre eux. Ainsi le kreol MORISIEN ne serait l’affaire que des petits enfants « créoles » et qui plus est souvent issus de milieux défavorisés. Le vocable créole étant utilisé à Maurice pour désigner à la fois un groupe de personnes et une langue, l’association est vite faite dans la tête des gens ; nous retrouvons ces mêmes amalgames dans le cas des langues orientales encore aujourd’hui.  Cet état des choses ravivent certains malaises et clichés, qui ont la vie dure chez nous. Nous tendons à oublier au contraire que le créole n’est la langue de personne au départ, mais qu’aujourd’hui c’est bien la langue maternelle de la grande majorité des mauriciens,  et que la religion n’a rien à voir dans tout cela. Si nous ne sommes pas en mesure d’accepter ce simple fait, vérifiable à bien des niveaux, c’est que nous vivons dans un profond déni. D’avoir mis le créole dans ce créneau, amplifie la dimension communautariste, sectaire que peuvent engendrer les langues dans une île comme la nôtre. La configuration étant la suivante ;  à chaque communauté, pour ne pas dire à chaque religion,  une langue associée.
Par ailleurs, au-delà des aspects liés à la religion ou à la culture, de nombreux parents optent pour les langues orientales car elles représentent des langues d’avenir, qui serviront à leurs enfants un jour, mais aussi dans l’immédiat, car pour le moment la langue créole ne fait pas l’objet d’examens nationaux comme c’est le cas pour les langues orientales, alors qu’il est programmé sur le même créneau. Par conséquent un élève de KM est désavantagé car il ne pourra pas compter sur cette matière s’il devait compenser un éventuel retard alors que les autres le pourront. Le choix est vite fait pour ces quelques raisons et le créole placé dans ce créneau se retrouve  d’office en position de langue « inutile » et la démarche de revalorisation s’en trouve contrariée. Vous le constaterez, à aucun moment je n’ai remis en doute le travail de fond abattu, et je ne dis pas non plus que le kreol morisien à l’école est une mauvaise chose. Je dis surtout qu’on s’y prend mal et qu’au lieu de faire du bien à la langue, ou d’harmoniser la construction identitaire des petits mauriciens, de favoriser le vivre-ensemble, nous constatons des effets inverses. Il suffit d’aller sur le terrain pour s’en rendre compte.
Alors oui je l’avoue, j’avais tort de ne pas émettre des réserves. Mais non, il ne faut pas baisser les bras. Le Kreol Morisien doit continuer son bout de chemin à l’école, mais il faut impérativement revoir la manière, et le moment de l’y amener. Ce n’est pas une langue orientale et il est absurde de continuer ainsi ; le créole au niveau du primaire doit se faire ensemble. J’ai eu l’occasion de parler à certains enseignants et ils sont unanimes à ce sujet. Les classes de KM  en l’état « ne servent à rien » et s’ils n’étaient pas encouragés à l’enseigner par certains aménagements, ils ne l’auraient pas fait car ils ont la sensation de perdre leur temps et de ne pas s’épanouir. Il serait peut-être plus intéressant d’aménager un petit temps pour le KM  au sein même de la classe  générale. Nous pourrions aussi imaginer d’autres formules telles que des ateliers d’expressions écrite et orale qui de surcroît viendraient combler un grand manque dans notre système éducatif ; celui des activités pour le développement personnel de l’enfant. Il va s’en dire que si les choses se sont faites de cette manière c’est que visiblement, on ne savait pas où mettre le KM, et que pour le coup on a fait n’importe quoi sans penser aux implications. Nous pourrions tout aussi imaginer le créole dans des cours  d’éducation civique, ou encore d’Histoire, qui manquent cruellement, car nous devons avoir en tête que le kreol a une véritable fonction dans la société mauricienne et c’est en ce sens que nous devrions l’exploiter. Nous avons un hymne national, un  drapeau national et nous avons notre créole national. La langue créole est un vecteur de ralliement, elle appartient à tous les mauriciens, même si certains préfèrent se voiler la face plutôt que de l’admettre. Il est plus qu’urgent de résoudre ce problème parce que c’en est un. Une décision largement  politique, nous l’avons compris, mais il serait judicieux de mieux faire les choses à l’avenir, surtout lorsqu’il s’agit d’éducation. Et si l’exemple devait venir d’en haut, de nos représentants, que bon nombre de mauriciens ne comprennent plus une fois passés de l’autre côté, eux qui sont pourtant si accessibles et à l’écoute durant leurs campagnes, dans cette même langue qu’on qualifie de « vulgaire ». Ce n’est pas la langue qui l’est…
Nos enfants ne sont pas des cobayes, encore moins des dommages collatéraux.