Depuis sa première élection en 2010 à Belle-Rose/Quatre-Bornes sous le parrainage du MMM, le député Kavydass Ramano a consolidé ses assises dans cette circonscription, privant ainsi Lalians Lepep d’un troisième siège lors des dernières élections. Après un long parcours au sein du parti mauve, il se rallie à un groupe de militants autour d’Alan Ganoo à la suite des élections de 2014 pour lancer le Mouvement patriotique, mais il n’y est pas resté longtemps. Le député Ramano, siégeant en indépendant dans les rangs de l’opposition depuis plus d’une année, confirme dans l’interview qui suit sa participation aux prochaines élections. Il est conscient qu’il doit faire cause commune avec un parti pour augmenter ses chances, mais ne pipe pas mot de son choix, se contentant de souligner que « les valeurs socialisantes et progressistes » sont présentes dans beaucoup de partis. « Si on veut avoir un objectif politique, il ne faut pas se limiter à cette question du MMM, il faut pouvoir brasser beaucoup plus large », dit-il.

La contestation des partis de l’opposition – à laquelle vous avez joint votre voix – de la nomination de Shamila Sonah-Ori à l’Electoral Supervisory Commission et à l’Electoral Boundary Commission n’a pas été vaine puisqu’elle a renoncé à ces fonctions . Quelles leçons tirer de cette affaire ?
C’est une décision sage de la part de Mme Sonah-Ori de refuser la nomination signifiée par le président par intérim et je la félicite pour cette démarche qui est une suite logique. Ceux qui ont protesté contre cette nomination n’ont pas remis en cause ni ses compétences ni son passé d’avoué. Il faut considérer la chose institutionnelle et la chose politique d’une façon détachée pour le bien-être du pays. L’ESC et l’EBC font partie des piliers principaux de la démocratie chez nous. Dans certains pays, il y a eu des instabilités sociales face à une certaine perception de manipulation ou de mainmise politique sur des institutions a priori indépendantes. Il appartient à tout Mauricien de défendre jalousement les dispositions de la Constitution et je cite précisément l’article 38 ayant à la désignation des personnes devant faire partie de l’ESC et de l’EBC. Les personnes de bonne volonté doivent éviter de ne donner qu’une lecture textuelle du texte de loi. Il faut aller au-delà des libellés stricts et donner l’esprit de la Constitution. Les institutions garanties par la Constitution assurent la permanence de l’État quel que soit le gouvernement en place et les personnes qui y sont nommées à des postes clés doivent faire abstraction totale de leur appartenance politique et même de leur filiation.

Approuvez-vous la décision de suspendre les travaux parlementaires pendant trois semaines à cause de la préparation du budget ?
Il est vrai que les “Standing Orders” du Parlement donnent la prérogative au “Leader of the House” de fixer les dates des séances parlementaires, mais priver la nation mauricienne des travaux parlementaires après une longue période de vacances relève d’une grande aberration. Lorsqu’on entend que le Premier ministre a besoin du temps pour préparer son budget et que l’on entend aussi en Cour suprême qu’il n’a pas eu le temps d’examiner le rapport du comité interministériel sur la réforme électorale par rapport au “case” relatif à Rezistans ek Alternativ, ça donne lieu à de sérieuses questions quant à la capacité de Pravind Jugnauth de cumuler les fonctions du Premier ministre et celles du ministre des Finances. La population n’a pas besoin de “superman” à la tête du pays et à la tête des autres ministères, mais des personnes qui soient efficaces dans les fonctions qu’elles occupent et qui considèrent ce travail de ministre comme un “full-time job” pour lesquels d’ailleurs ils sont payés. Les parlementaires et la population ont parfaitement raison de déplorer la fermeture du Parlement sur une période aussi longue. Bien que la PNQ soit possible pendant les débats sur le budget, en revanche, la tranche “Question-time” figure à l’agenda de travaux le mardi seulement et il ne faudrait faire aucun compromis à ce sujet. Il y a pas mal de lois auxquelles il faut apporter des amendements et une séance parlementaire par semaine est largement insuffisante. Et lorsqu’on y ajoute les longs congés parlementaires, on a le droit d’être en colère de ces trois semaines de fermeture du Parlement. Alors qu’il était dans l’opposition, le MSM déplorait les longues vacances parlementaires pendant le règne du Parti travailliste.

Pour renforcer la démocratie, ne pensez-vous pas qu’il faudrait avoir plus d’une séance parlementaire par semaine ?
Plutôt que d’obliger le personnel du Parlement ainsi que les députés et mêmes les journalistes à rester jusqu’à fort tard pour des débats sur un projet de loi, avoir deux séances parlementaires par semaine est à mon avis raisonnable.

Toujours par rapport au Parlement, êtes-vous satisfait du niveau des débats en général ?
En général je vous dirai « non » car la chose politique prend souvent le dessus sur les questions d’intérêt général. A titre d’exemple, je vous citerai les débats concernant le projet de loi sur le don d’organes et pendant lesquels l’opposition a fait des propositions constructives qui ont été toutes refusées par le gouvernement à cause d’une question d’ego. Je considère qu’il faut prendre de la hauteur dans nos jugements et prendre en considération l’intérêt général du pays. Ce projet de loi a fait l’unanimité dans l’hémicycle mais il était quand même du devoir et de la responsabilité de l’opposition d’attirer l’attention du gouvernement sur certains aspects techniques et sur les appréhensions de la population.

Parlons de votre carrière politique. Combien de temps envisagez-vous de faire cavalier seul au Parlement ? Avez-vous l’embarras du choix par rapport aux offres que des partis politiques vous font ?
Je suis un député de l’opposition et il n’y a pas lieu de faire une fixation sur mon indépendance. Le plus important est d’assumer ma responsabilité de parlementaire et je considère que je suis en train de la remplir pleinement. Et j’assume mon rôle de député de proximité.

Vous admettrez que se présenter seul à une élection comporte beaucoup de risques. Serez-vous de la course aux prochaines générales et si oui, quelles sont vos options ?
Cette question devient pertinente à l’approche des prochaines élections générales et je suis parfaitement conscient de la chose. J’ai toujours été une personne de conviction après ma démission du MMM et il était hors de question de choisir la voie de la facilité, c’est-à-dire, la voie du pouvoir ou de me joindre à n’importe quel prix à un parti. C’est clair que je serai de la course pour les prochaines élections générales, mais je ne compte pas passer du statut de député indépendant à candidat indépendant. Par respect pour ceux qui m’ont envoyé au Parlement, il est important pour moi de consulter mon électorat avant de prendre une décision. Malgré le fait que je suis indépendant, il y a une équipe autour de moi et nous fonctionnons comme une instance politique. Nous avons des cellules qui fonctionnent aux quatre coins de la circonscription et comprenant 130 membres, soit une dizaine de personnes par chaque centre de votes. En outre, nous avons une rencontre régionale chaque mois à la mairie de Quatre-Bornes. Nous privilégions le “feed-back” populaire dans toutes nos actions politiques.

Vous avez donc jeté les bases d’un parti politique… Qui sont ces personnes qui vous apportent leur soutien ?
Il s’agit de militants qui sont restés fidèles à une conviction politique.

Après avoir vécu différentes crises au MMM et étant maintenant à l’extérieur du parti, quel regard portez-vous sur l’épisode Obeegadoo-Jeeha-Labelle ?
Que l’on soit ancien militant ou électeur, la crise au MMM doit nous interpeller. Il faut reconnaître que le MMM a été un acteur principal dans l’histoire post-indépendante du pays. Les dirigeants du MMM, par respect pour la population, n’ont pas le droit de pratiquer une politique de l’autruche. Ils doivent se poser des questions honnêtes et qui font mal pour le bien de tout un chacun. Il est important pour eux de savoir si les instances du parti reflètent les idéaux et les attentes de l’électorat qui est le récipiendaire et le principal acteur de toute organisation politique. Il se peut qu’il y ait des décisions qui font l’unanimité au comité central et au bureau politique mais qui sont complètement déconnectées des attentes de l’électorat. Dans ce cas de figure il faut se poser deux questions : est-ce que les instances du parti ne sont pas devenues une “confort zone” des leaders politiques ? Quelle est la recette du progrès pour le parti ? À mon avis, un dirigeant qui a en tête le progrès de son parti doit pouvoir, en toute humilité, accepter la remise en cause personnelle et la remise en cause politique du parti. Une telle attitude n’a jamais été un signe de faiblesse, mais bien au contraire un acte d’honnêteté et de recherche de progrès. D’ailleurs, la règle de base de toute organisation sociale ou autre est de faire un bilan critique de son action, et surtout de ne pas avoir peur de sa propre remise en cause car c’est la voie à emprunter si on veut progresser et pour assurer la permanence des valeurs et la transmission éventuelle des responsabilités.

Est-ce que votre départ du MMM était une décision mûrement réfléchie ?
Je n’ai pas pris la décision de quitter le MMM en 2015 sur un coup de tête. Je n’ai jamais été le “blue-eyed boy” de qui que ce soit au sein de ce parti. Je dois mon parcours au MMM à mes convictions et à mon engagement au sein du parti. La démission en 2015 découle de ce que je considère être le non-respect des résultats des élections du comité central. Le scrutin avait plébiscité en première position Paul Bérenger et en deuxième et troisième places respectivement Steven Obeegadoo et Kavi Ramano. Mais lorsqu’il y a eu la distribution des responsabilités à un niveau plus élevé, des considérations d’ordre communal et castéiste ont pris le dessus. Mes amis du MMM qui se trouvent aujourd’hui dans le camp des contestataires croyaient à un moment donné que la réforme était possible à l’intérieur du MMM. Il faut se rendre à l’évidence aujourd’hui que toute réforme au MMM dépendra du bon vouloir et de la bonne volonté d’un seul homme, à savoir Paul Bérenger. Je respecte la personnalité de Paul Bérenger mais je n’ai jamais été un « bérengiste ». Mais je crois toujours dans les valeurs du militantisme.

Steve Obeegadoo et ses amis lancent l’idée d’un rassemblement des « vrais militants » qui ont pris leurs distances du parti pour diverses raisons. Seriez-vous intéressé à les rejoindre ?
Mon action politique future ne sera pas guidée uniquement par mon passage au MMM. Pour moi, il est temps de dépasser le clivage partisan et de reconnaître que les valeurs socialisantes et progressistes se trouvent aussi bien parmi les activistes et dirigeants d’autres partis sur la scène politique mauricienne. Avant tout, il faut avoir cette volonté de défendre ses principes et de pouvoir rallier ces personnes quelque soit leurs appartenances politiques actuelles. Je constate une certaine arrogance des partisans politiques de gauche. Il y a des travailleurs au sein du Parti travailliste, du PMSD et du MSM qui ont les mêmes préoccupations par rapport à leur pouvoir d’achat et à d’autres questions d’intérêt commun. Si on veut avoir un objectif politique, il ne faut pas se limiter à cette question du MMM, il faut pouvoir brasser beaucoup plus large. Je ne suis pas intéressé par le passé, ma priorité est l’avenir.

Vous avez lancé l’idée d’une plateforme commune de l’opposition. Compte tenu du parcours et de l’histoire de chaque parti, qu’est-ce qui vous fait croire que cela est possible?
Je suis un parlementaire de l’opposition et je dois assumer ce rôle et cette responsabilité. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec pas mal de partis dans l’opposition, et je pense qu’il ne faut surtout pas se tromper d’adversaires. Il faut connaître nos priorités et surtout la finalité politique. Il appartient à tout un chacun de mettre de côté son ego. Ce que je considère important dans le court terme et le moyen terme est de fédérer cette opposition et d’avoir une action commune. Cela suppose un programme commun et un projet de société commun.

Est-ce que vous êtes en train de plaider pour une alliance pour les prochaines élections ?
Aussi longtemps que nous aurons l’actuel système électoral, c’est-à-dire le “First past the Post”, nous sommes condamnés malgré nous à faire des alliances politiques. Pour former le prochain gouvernement, il faut tout simplement détenir une majorité et le système “First past the Post” nous impose de rallier le maximum de votes pour se retrouver parmi les trois premiers dans chaque circonscription. Malgré les grandes déclarations « Nou pou al tou sel prosenn eleksion zeneral », il est clair que tout parti politique aspirant à faire partie du prochain gouvernement est condamné à rallier le maximum de formations politiques pour se retrouver parmi les trois premiers de “First past the Post”.

N’entendez-vous pas les cris des électeurs contre les alliances politiques ?
Ce qui me révolte aujourd’hui, c’est précisément cet opportunisme politique qui fait que les Mauriciens ne se révoltent pas assez du fait que la réforme électorale n’est pas encore une réalité. On a beau condamner les alliances politiques et les collaborations entre les adversaires politiques, mais la réforme électorale ne fait toujours pas partie de nos priorités politiques et démocratiques. Une fois qu’on proposera une bonne reforme électorale, c’est tout le comportement politique qui changera dans le pays. Les Mauriciens seront obligés de s’adapter à la nouvelle règle du jeu. Aussi longtemps qu’une dose proportionnelle ne sera pas reconnue dans la loi électorale du pays, on se retrouvera toujours avec les alliances. Tous les partis politiques qui ont déjà gouverné le pays ont été victimes à un moment donné de leur parcours de ce système “first past the post” – le PTr en 1991 et en 2000, le MSM en 1995 et le MMM en 2010.

Êtes-vous pessimiste quant à la réforme ?
Je ne sais pas quand cela arrivera, mais il ne faut surtout pas tomber dans la facilité et accepter n’importe quelle forme de réforme. Si on va de l’avant avec une bonne réforme électorale, la question de “best loser” ne se posera pas.

Quelle est votre définition de « bonne réforme électorale » ?
D’abord, s’assurer qu’on a un bon découpage électoral. Il n’est pas normal d’avoir une circonscription avec 60 000 électeurs et une autre avec 25 000 pour le même nombre de députés par circonscription. La marge de différence dans le poids démographique entre deux circonscriptions doit être dans une fourchette de 5% -10%. Un deuxième élément à prendre en considération est que le pourcentage de votants se reflète dans le nombre de députés qu’un parti aura au Parlement. Le troisième point important porte sur le financement des partis politiques. Nous savons tous que l’aspect financier est un élément qui influence d’une façon malsaine les résultats des élections. Aucune institution qui se respecte ne peut rester insensible au fait que les élections d’un pays sont déterminées par la force de l’argent. Il faudrait absolument avoir une loi sur les financements des partis politiques et qu’on ait aussi une bonne définition du rôle de l’Electoral Supervisory Commission. Le rôle de cette institution ne peut se restreindre qu’au déroulement des élections. En revoyant le rôle de l’ESC afin de lui donner d’autres prérogatives, qu’on fasse aussi avancer l’idée d’un Registrar pour les partis politiques de la même manière qu’on a un Registrar of Compagnies et un Registrar of Associations. Il serait souhaitable que le gouvernement profite du cas en cour concernant Rezistans ek Alternative pour venir avec une réforme approfondie du système électoral et ne pas proposer des solutions « panadol » concernant l’appartenance ethnique.

Qu’est-ce que vous attendez du prochain budget ?
Que le gouvernement soit clair sur ses préoccupations et ses priorités économiques et politiques du pays. Depuis 2014 nous avons eu plusieurs ministres des Finances avec des orientations désordonnées. La priorité du moment est de savoir si le taux de croissance dépassera la barre de 4% parce que tous les analystes politiques insistent sur la nécessité d’investissements productifs et sur les emplois durables. Tout aussi préoccupant est le montant de la dette publique. L’objectif est de réduire cette dette et cela suppose la réduction des dépenses. Or tous les indicateurs tablent sur un taux de croissance de moins de 4% pour 2018-2019. Il faut aussi que le gouvernement soit clair au sujet de la retraite et de la pension non contributive et qu’il donne aussi des indications par rapport à la lutte contre la pauvreté.