Assister à un concert de Kaya et Racinetatane dans les années 90 n’était pas un luxe : c’était un must. Mais s’il était plébiscité “le Roi Seggae”, Kaya ne réunissait pas le peuple arc-en-ciel dans les stades. Les préjugés avaient déjà la dent très dure… Alors que la légende prenait naissance au début des nineties, toute une génération de Mauriciens a eu l’immense privilège et l’honneur de faire partie de ces happy few qui s’invitaient à la fête. Suivant leur idole tels des groupies sous influence, dans chaque recoin où il se produisait, que ce soit dans les villages, les villes ou les fêtes populaires. Chronique des plaisirs d’une autre époque…

Husna Ramjanally

On pouvait être “Malbar, Sinwa, Afrikin, Blan” à écouter, dans la discrétion de son chez-soi, les cassettes – ou CD, pour les plus nantis – de l’artiste. Mais ceux qui se retrouvaient religieusement, à chacun des concerts que donnaient Kaya et Racinetatane, n’étaient pas le reflet du peuple arc-en-ciel. Loin de là ! Il perdurait, à la fin des eighties, avec l’avènement du seggae et parallèlement la mise en lumière des rastas, une perception, pire, une connotation sectaire à l’égard de Kaya et de ceux qui arboraient des dreads.

L’hymne des pauvres.

Au final, ils n’étaient pas légion ceux qui bravaient le qu’en dira-t-on pour se rendre aux concerts. Non, ils ne composaient pas un formidable patchwork de la fameuse société plurielle mauricienne. Sauf pour quelques jeunes assoiffés de mélodies, de paroles qui leur parlaient directement et qui les frappaient au cœur. Rien ne comptait plus pour des dizaines de Teddy, Iqbal, Jacques et Deepak que d’être présents à un concert où Kaya allait se produire. Car seule comptait la musique. Ce feeling indescriptible de se sentir vivant en écoutant Kaya chanter nos maux, notre quotidien, nos démons…

Il était question justement de ces clivages qui scindaient (toujours, d’ailleurs) notre peuple; la première et majeure barrière à une unité nationale à laquelle aspiraient tous ces jeunes (utopistes ?) de ces années-là. Et quand Kaya chantait, que ce soit à Rivière des Anguilles, Flacq, Curepipe ou Rose-Hill, d’un riff magique, d’un refrain qui était devenu l’hymne des pauvres, ses mots trouvaient écho dans nos cœurs, nos poumons, nos tripes et nos cordes vocales. Ce n’étaient pas uniquement les premières rangées qui reprenaient en chœur le morceau, mais toute l’assistance réunie. Et celle-ci ne se composait pas de deux pelés et trois tondus. Même au fin fond du sud sauvage, comme dans le stade de Rivière des Anguilles, ce fut une marée noire qui accompagna Kaya, du premier morceau jusqu’au dernier !

Le feu avait déjà pris…

Le même schéma se répétait à chaque fois, des années 90 à monter, quand Kaya et Racinetatane commencèrent leur ascension fulgurante. L’après-Racinetatane, c’est une autre histoire. Et quand l’artiste et son combo étaient les invités des grandes fêtes populaires, comme à Rose-Hill, c’était carrément le délire ! Qui ne se souvient pas du concert dans la cour de l’hôtel de ville de Curepipe ? La MBC avait capté ces images qui sont, plus de vingt ans après, un témoignage vibrant du phénomène populaire qu’était devenu Kaya. Rarement a-t-on vu dans le paysage local des concerts où l’on peinait à faire un pas, parce qu’une foule immense avait envahi le lieu ! Kaya, lui, le faisait quasi systématiquement…

Dès le début du phénomène, au tout début des années 90, dans le sillage de la sortie de l’album-cassette, le mot était donné dès que les affiches étaient placardées. Ce n’était qu’une étincelle et le feu avait déjà pris… C’était le temps, heureux et béni, d’une jeunesse sans wi-fi, FB et autres streaming, qui sont venus pourrir l’instantané et le plaisir du live. Une chose était inévitable : quel que soit l’endroit où la messe allait être dite, on se faisait un devoir d’arriver tôt, et on se préparait à poireauter, parfois presque deux heures dans certains cas. Sans râler ni grogner ou rouspéter. Cela faisait partie de la “culture” de cette génération. Le doux parfum qui flottait dans l’air n’était pas innocent non plus… Natural mystic in the air… Certains comprendront, d’autres pas.

Amour, raison et vision.

Kaya ne s’embarrassait nullement d’avoir un stade qui piaffait d’impatience de l’entendre égrener Seggaeman, Mo lamizik, Fam dan zil, Lanpir iniversel… Il se la jouait star, prenant tout son temps avant de fouler le plancher des scènes bricolées dans les stades. En revanche, ses musiciens étaient fin prêts et semblaient même gênés que le leader se fasse désirer. Quand Kaya montait enfin sur scène, armé de sa guitare, les dreads fiers, l’habit coloré style Éthiopie, dès les premières notes, hell broke loose sur le terrain ! La foule se déchaînait, habitée par les chansons témoins de leur idole, les poings levés, dans un même élan de revendication, chacun croyant dur comme fer que l’on allait parvenir à cet idéal de Lape iniversel. Sous nos yeux, Kaya, en transe, comme à son habitude, vivait chaque note de ses morceaux. Distillant amour, raison et vision à chacun de ses fidèles venus écouter la bonne parole.

Quand, en début de soirée, on quittait le stade, le cœur lourd parce que la fête était finie, l’on était encore et toujours sous influence. L’on fredonnait ses titres, car on connaissait chaque parole de ses morceaux, puisque ceux-ci tournaient en boucle. Non pas sur les ondes, puisqu’il n’y avait à l’époque que celles de la station nationale et qu’elles ne faisaient pas une place royale à Kaya. Mais sur nos bonnes vieilles cassettes audio… Vestiges d’un autre temps, d’une culture différente de celle des boutonneux d’aujourd’hui, qui ne jurent que par les téléchargements. C’était le temps du walkman, le compagnon par excellence d’une multitude de mélomanes, et des CD, à condition d’avoir des sous pour se les offrir. Sinon, c’étaient les appareils dans les voitures ou les vieux lecteurs de cassettes.

Chaque concert de Kaya était un moment unique. Au même titre que l’était l’artiste lui-même.