Scope ne pourra pas tourner la page sur Kaya. Au fur et à mesure que nous revenions sur les souvenirs journalistiques qui nous liaient à lui, nous avons réalisé à quel point cet homme était non seulement le créateur du seggae, un immense artiste, une légende pour une génération, mais aussi un être simple et sensible.

Sabrina Quirin

Comme promis, il est au rendez-vous. Kaya tire une chaise et s’assoit en face de nous. À cette heure de l’après-midi, la rédaction boucle le magazine. On le regarde à peine. Après tout, Kaya est un habitué de Scope (Week-End/Scope à l’époque). C’était encore au temps où les pépites que nous dénichions et certaines grosses pointures fréquentaient la maison sans fanfare.

“Pa viv seki mo pe viv”.

Kaya n’avait pas la grosse tête. À bien y réfléchir, quand on sait que l’homme était profondément timide, on se dit qu’il a dû faire un effort pour venir nous parler de ce concert auquel il allait participer à Chamarel. Nous avions alors devant nous un homme, un artiste, un pionnier… Mais, à ce moment précis, qui pouvait prédire que cet homme – que nous allions retrouver plus tard à Chamarel et qui nous avait dit, d’une petite voix : “To’nn vini !”, en souriant comme un enfant heureux lorsqu’il reçoit une friandise en récompense – serait une légende ? Même lui, qui savait pertinemment que son seggae avait révolutionné la scène musicale et qui croyait fermement qu’il allait mourir à 36 ans comme Bob Marley, qu’il admirait tant, ne se doutait pas que son entrée dans l’histoire ne se limiterait pas aux frontières de la musique.

“Il était beau, Kaya !” nous confie Percy Yip Tong, l’homme indissociable de l’éclosion et de l’explosion du phénomène. Oui, Joseph Réginald Topize était beau. Tout comme il était frêle de soul et de corps. Cette fragilité était visible lorsque Kaya se trouvait loin des regards. Quand il faisait jour mais que lui ne voyait que l’obscurité, et lorsque la chaleur ardente du soleil n’arrivait plus à le réchauffer. “Fodre bann-la viv se ki mo pe sante. Pa viv seki mo pe viv”, aimait-il répéter à Percy Yip Tong. Ce dernier est catégorique : “Kaya était un poète, le plus grand poète créole du pays.”

La douceur du lion.

Et comme les plus grands, il était lui aussi rongé. Mais quelle douceur dans la voix (il ne parlait presque jamais dans les grandes répétitions) et dans le regard ! Il n’était pas du genre à péter un câble, à donner des coups de gueule pour exister, préjuger, critiquer… Chacun sa vie, pensait-il. Sa croix à lui était suffisamment lourde pour qu’il entre dans des conflits. Un soir, à 10,000 kilomètres de so ti-zil, quand il avait cru que son seggae, abusé, n’aurait plus la même résonance, il avait versé un torrent de larmes amères, avant d’afficher un sourire immortalisé par une hôte. Kaya avait retrouvé l’espoir aux côtés de son ami Percy Yip Tong.

Quelque temps après, il est parti, à 39 ans. Pas au même âge que Marley, mais presque. Et comme le Jamaïcain, l’enfant de Camp Zoulou (à Roche Bois) continue à faire vibrer les âmes et toucher les consciences. Quand Kaya est mort, le 21 février 1999, le seggae respirait plus fort que jamais.

Kaya, chantait Marley. Joseph Réginald Topize en a fait son nom. Il avait une vingtaine d’années et avait repris ce titre de Bob Marley lors d’un concert à Baie du Tombeau. Le public avait aimé et le lui a redemandé. Ce jeune rasta, végétarien, passionné et joueur de foot n’écrivait pas encore.

Quelques années plus tôt, après un bref passage en prison, il remet sa vie en question et épouse la philosophie rastafarienne. Lui, le lion (animal hautement symbolique pour le mouvement rastafari), né le 10 août 1960, réfléchit déjà à son orientation musicale. La variété, les reprises et les groupes : Wind and Fire, Korek Sa… dont il fait partie, vont céder la place au reggae. Pour ce faire, Kaya crée sa propre formation, Racinetatane.

Rêveur et visionnaire.

Nous sommes en 1982. Kaya, l’ancien ouvrier, maçon, anfle kamion de Roche Bois, qui a commencé à travailler alors qu’il n’avait pas 10 ans, se consacre à sa musique et à son groupe pour ensuite engendrer un son : le seggae, fusion de séga et de reggae, qui va exploser. Seggae Mo Lamizik, le premier album, sorti en version cassette, dévoile le seggae et aussi Kaya. Le succès ne lui ôte pas son humilité. Lorsqu’il se rend à La Réunion pour présenter sa musique en première partie du concert de Danyèl Waro, il réveille un public qui avait pourtant vu chanter Ti Fok. La guitare qu’il tient est celle de Gilbert Pounia de Ziskakan, mais Kaya, pas impressionné par l’instant unique qu’il vit, impressionne l’assistance. Le gamin dont l’enfance a été marquée par la pauvreté commence à toucher les étoiles.

Le temps passe et les albums se succèdent : Lape iniversel, Racine Pe Brile, Seggaeman, Zistwar Revoltan, Seggae Experience. Ils révèlent des messages forts à travers des textes écrits avec la sensibilité et la sagesse d’un poète. Kaya ne s’est pas pour autant enrichi. Avec sa femme Véronique, ses enfants Azaria et Lumia, le seggaeman vit modestement. Certes, sa popularité avait atteint le zénith. Mais Kaya souffrait. Loin, à Chamarel, il se ressourçait.

S’il était encore là, il aurait sans doute raconté ce pan sombre de sa vie, sans craindre les préjugés, car c’est un homme franc que Scope a côtoyé. Un artiste simple qui ne se cachait pas pour fumer un joint. S’il était encore là, il aurait sans aucun doute donné son avis sur le grand débat autour de la dépénalisation du cannabis. Kaya n’en était pas le défenseur. Il était avant tout un artiste visionnaire qui croyait en la justice pour les plus démunis et qui rêvait d’une île où le communalisme n’aurait pas sa place…