Keyla Kauppaymuthoo, 18 ans, fait partie des jeunes mauriciens ayant introduit l’idée de Fridays for the Future. Ce concept a été lancé par Greta Thunberg, dont l’intervention devant les chefs d’État aux Nations Unies cette semaine a marqué les esprits et mobilise des milliers de jeunes chaque semaine à travers le monde. Dans le sillage du Sommet Action Climat, organisé cette semaine à l’initiative du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, Keyla Kauppaymuthoo se fait le porte-parole des jeunes mauriciens pour affirmer que « si le gouvernement, le secteur privé et les adultes d’aujourd’hui ne font rien pour sauver notre avenir, nous ne leur pardonnerons jamais ».

Avec le Sommet Action Climat, précédé du Sommet de la jeunesse pour le climat, organisé aux Nations unies la semaine dernière, les jeunes ont été à l’honneur. Comment ces rencontres internationales vous interpellent ?

Le Sommet Action Climat a permis de faire un rappel de l’accord conclu à Paris sur les changements climatiques qui a été adopté en 2015 à l’occasion du COP 21. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a voulu rappeler aux pays du monde leurs responsabilités car l’accord de Paris n’a pas dans une grande mesure été respecté. Comme vous le savez, dans le cadre de cet accord, les pays étaient convenus sur le long terme de contenir l’élévation de la température de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels; de poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C, ce qui permettrait de réduire largement les risques et les conséquences du changement climatique ; de viser un pic des émissions mondiales dès que possible, en reconnaissant que cette évolution sera plus lente dans les pays en développement et de parvenir ensuite à une diminution rapide des émissions, en s’appuyant sur les meilleures données scientifiques disponibles.

Or, selon les scientifiques, 2018 a connu un des taux d’émissions gaz le plus élevé jamais enregistré, soit de l’ordre de 8%. Or, comme l’a rappelé le secrétaire général des Nations unies, il faut réduire de 45% le taux d’émissions jusqu’en 2030 et arrêter toute émission carbone en l’an 2050. Objectivement, par rapport à la situation actuelle, la baisse du taux d’émission de carbone n’est pas suffisante. Dans les années 1970-1980, on a remarqué le problème de changement climatique et on a pris conscience que si l’on continue ce modèle de développement exponentiel, les changements climatiques seront inévitables et irréversibles. Il est encore temps d’agir, mais il ne reste pas beaucoup de temps. Ce qu’on demande aux pays, ce sont des actions concrètes. Il faut une transition presque extrême. Dans la situation actuelle on a besoin de cela pour sauver les humains. On a moins de 10 ans pour agir avant qu’il ne soit trop tard. Nous considérons qu’une réduction de 45 % n’est pas suffisante.

Croyez-vous sincèrement que le Sommet Action Climat permettra une vraie prise de conscience ?

Cela permet de placer chaque pays devant ses responsabilités. Souvent, on constate que certains pays ne veulent pas prendre leurs responsabilités et tentent de les transférer à d’autres parce qu’ils sont enracinés dans un modèle économique où c’est l’argent qui compte. Il faut toutefois reconnaître qu’il y a des personnes et des gouvernements dans le monde qui veulent changer les choses. Le fait est que les décisions les plus importantes concernent trop souvent l’économie et la croissance économique sans prendre en considération les conséquences que cela implique pour l’avenir de la planète.

Vous êtes donc d’accord avec la position adoptée par Greta Thunberg, qui s’est adressée aux chefs d’État à New York cette semaine. Comment avez-vous trouvé son discours ?

J’ai trouvé son discours extraordinaire. Elle dit la vérité. Si les gouvernements, le secteur privé et les adultes d’aujourd’hui ne font rien pour sauver notre avenir, on ne leur pardonnera jamais. Il leur incombe de tenir leurs promesses. Jusqu’ici, ils ont toujours tout fait pour promouvoir l’image d’un avenir prometteur en affirmant que « vous vivrez dans un monde meilleur où vous aurez de l’emploi, dans un monde où vous aurez tout à votre disposition, où il fera bon vivre et vous serez plus épanouis dans la société ». Mais on n’aura jamais cela si on continue comme on le fait maintenant. Nous ne pourrons jamais atteindre nos objectifs et nos rêves.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans son discours ?

Son émotion. Elle a montré qu’elle a vraiment à cœur l’avenir de la planète Terre. Elle parle de ses rêves, de sa vie et de la vie des milliards de jeunes dans le monde. Comment vivrons-nous demain ? C’est ce que les gens ne voient pas. Ils ne réalisent pas que demain nous n’aurons presque plus de ressources. Nous vivrons dans des conditions catastrophiques avec des températures élevées. Les catastrophes naturelles seront pires qu’aujourd’hui. La montée des eaux et la fonte des glaces entraîneront la disparition des pays côtiers et des îles et pousseront leurs habitants à se réfugier ailleurs.

Vous êtes du même âge ?

Oui, nous sommes de la même génération. Elle a 16 ans et moi 18 ans.

Donc, une part de responsabilité repose sur les jeunes…

Oui. C’est notre responsabilité d’expliquer aux adultes nos craintes et nos attentes. Tout le reste relève de la responsabilité des adultes, des gouvernements, du secteur privé, des individus dans la société. Nous voulons leur dire qu’il est temps d’agir. Cela peut se faire à travers des actions individuelles, à travers la promulgation de lois, à travers la fabrication plus écologique. Chaque petite action compte.

Greta a donc été une source d’inspiration pour vous…

Dès que j’ai vu comment elle parlait aux gens, comment elle s’exprimait, j’ai été très touchée.

Comment l’avez-vous vue ?

Je l’ai vue sur Internet. J’ai également entendu parler de son son projet “Strike for the future”. On a voulu nous aussi mobiliser les jeunes à Maurice. Ce qui nous a amenés à organiser la première manifestation le 15 mars dernier à Port-Louis. On a voulu se mobiliser parce qu’on avait vu son enthousiasme, sa motivation et son engagement pour un avenir meilleur. On s’est dit qu’on a aussi besoin de cela à Maurice.

Qui était à l’origine de la manifestation du 15 mars ?

Le groupe de jeunes a été constitué à travers Facebook. On a vu que des manifestations étaient prévues partout dans le monde et on s’est dit pourquoi pas à Maurice. J’ai pris contact avec des Ong qui m’ont référée à Shaama Sandooyea. Des amis du Lycée Labourdonnais et moi l’avons rencontrée et c’est comme ainsi qu’on a créé le mouvement Fridays for the Future en une semaine et demie. Nous étions très satisfaits de cette première manifestation qui a permis de mobiliser un bon nombre de jeunes. Nous sommes partis du jardin de la Compagnies et avons parcouru les rues de Port-Louis pour revenir ensuite au jardin. Nous avons obtenu une bonne couverture médiatique et Maurice est devenue ainsi la première île à adhérer au mouvement Fridays for the Future.

Pensez-vous que les jeunes de votre âge sont conscients de leurs responsabilités à Maurice ?

Je pense que oui. Ils s’en rendent compte mais ne savent pas agir. Ensuite, les jeunes sont un peu endoctrinés dans leur façon de voir les choses. Ils vont à l’école uniquement pour apprendre et n’ont pas le temps de voir au-delà des murs de cette école et de la famille. À quoi ça sert d’apprendre très dur pour réussir si on ne s’intéresse pas à l’environnement sociétal et climatique dans lequel on évolue. Notre objectif donc est d’atteindre les élèves des écoles publiques et privées mauriciennes car on ne les a malheureusement pas beaucoup vus dans le cadre de Fridays for the future.

Qu’est-ce qui s’est passé après le 15 mars ? Le mouvement a-t-il gagné en ampleur ?

La manifestation avait permis de réunir plus de 200 personnes. Nous étions très contents. Cela nous a permis d’attirer l’attention du gouvernement. L’idéal est d’organiser une “strike” chaque vendredi. Pour le moment, on organise chaque premier vendredi du mois une action internationale ou nationale. Il faut demander l’autorisation à la police pour le faire. Mais afin de ne pas agir en violation de la loi, on réunit un maximum de onze personnes dans des endroits différents. Au départ, on l’a fait à Curepipe et à Port-Louis et ensuite on s’est rendus dans plusieurs autres régions dont Moka, Grand-Baie, Curepipe et Tamarin.

Comment ces manifestations sont-elles accueillies par le public ?

Je pense qu’on a réussi à susciter leur attention. Certaines personnes sont très conscientes que l’environnement est en danger. Certains viennent voir nos affiches, nous parler ou nous encourager parfois. Je suis consciente que ce n’est pas suffisant. Ils auraient pu participer avec nous. Ils auraient pu nous demander des conseils sur la façon d’améliorer leurs habitudes de vie afin de promouvoir leur environnement.

De quoi parlez-vous chaque fois ?

On parle principalement du changement climatique parce que c’est une situation d’urgence. On peut parler des habitudes par rapport au plastique. C’est un problème qui touche l’humanité. On ne se rend pas compte que le plastique est partout dans notre vie. Il fait partie de l’emballage de tous les produits de consommation. En fait, pratiquement tous les articles achetés au supermarché sont emballés dans du plastique qu’on utilise et qu’on jette tous les jours dans la nature. Cela va dans l’écosystème, cela va dans la mer. Comme de plus en plus le plastique occupe notre espace, cela affecte notre santé, les écosystèmes qui sont à la base de la prévention contre les changements climatiques. Cela a un impact sur l’environnement, donc sur nous-mêmes.

Le 15 mars dernier, Fridays for the Future avait soumis une lettre au gouvernement. Quelles étaient vos revendications ?

On avait fait une série de demandes concernant, entre autres, la diminution de l’émission de carbone. On a demandé la protection de notre écosystème, des littoraux, des récifs, des “wetlands”. On a souhaité la réduction de la bétonisation du pays. On exige également que davantage d’initiatives soient prises par rapport à la consommation des Mauriciens, par rapport au secteur privé. Car aussi bien le gouvernement et le secteur privé doivent savoir comment agir face à cela.

Êtes-vous satisfaite de la réponse des autorités ?

Nous n’avons eu aucune réponse de la part du gouvernement. Nous avons eu un rendez-vous avec Ken Arian vers mars, avril. Il nous a invités à participer au National Environment Fund, une organisation pour gérer les fonds de Maurice par rapport à l’environnement. Il voulait avoir nos conseils. On a été invités à faire une présentation à la réunion, mais ensuite on nous a demandé de partir. Nous ne savons la suite qui a été donnée à nos revendications. On nous a dit qu’on reviendrait vers nous. On nous a demandé de faire une liste de personnes qui peuvent aider. On a considéré que ce n’est pas notre rôle de faire cela. Nous ne sommes pas des scientifiques. Nous sommes encore à l’école. Nous pensons que c’est le gouvernement qui a accès à ces professionnels.

Au niveau scolaire, les élèves sont-ils suffisamment sensibilisés à l’environnement et au changement climatique ?

Certaines personnes ont la volonté d’emmener les jeunes à prendre conscience des problèmes environnementaux, mais ce n’est pas suffisant. Les écoles sont enfermées dans un système. Elles considèrent qu’elles sont là pour donner des cours. Elles exécutent un programme mis en place depuis plusieurs années. Les enseignants ne peuvent souvent pas sortir de ce programme. À côté des cours, les lycées font quelques efforts. Le Lycée Labourdonnais avait aidé les jeunes qui avaient souhaité participer à la première manifestation avec l’autorisation des parents. Il y a une certaine ouverture, mais ce n’est pas le cas dans toutes les écoles. Ce n’est pas suffisant.

Avez-vous eu l’occasion d’approcher les autres écoles à Maurice ?

Nous avons contacté les “head boys” et les “head girls”, mais n’avons eu aucune réponse de leur part. Je les invite donc à réfléchir sur le sujet. Les changements climatiques nous intéressent tous et vont affecter tout le monde quels que soient la langue, la couleur, la culture, le niveau social ou la religion. Ils vont toucher l’humain et la planète.

Quid des universités ?

Shaama qui est à l’université de Maurice a fait beaucoup d’efforts en ce sens. Mais les étudiants sont très pris par leurs cours. C’est très bien, mais il faut avoir un esprit plus ouvert et se dire que notre avenir ne se résume qu’aux cours universitaires. Il faut également se battre pour une meilleure qualité de vie.

Comment évaluez-vous la situation environnementale à Maurice ?

À Maurice, il faut reconnaître qu’il y a eu quelques avancées. Toutefois, plusieurs actions ont été lancées uniquement pour l’image. Une bonne partie des fonds destinée au changement climatique est utilisée surtout pour construire des drains. À mon avis, cela revient à mettre un sparadrap sur les bobos. Le problème climatique reste intact. Les pluies torrentielles sont causées par le changement climatique. Il n’y a pas suffisamment d’actions prises pour régler le problème à la source. Le modèle économique de Maurice ne permet pas d’accorder une grande place à l’environnement. Il faut savoir qu’il ne nous reste que 2% de forêts endémiques. Aux Seychelles, il semble qu’ils ont une autre approche. Ils disposent d’une forêt luxuriante magnifique. Par contre, à Maurice nous favorisons le béton. À mon avis, on ne se rend pas compte que l’homme a besoin de la nature et qu’on a toujours vécu avec la nature.

Dans ce domaine, quel est votre rêve ?

Je rêve qu’on vive en symbiose avec la nature. On pourrait créer des potagers de manière écoresponsable, sans pesticide. Nous avons besoin de la nature et la nature a également besoin de nous, il faut la respecter. Il faut également qu’on revoie notre mode de consommation. Il faudrait apprendre à récupérer l’eau, etc.

Êtes-vous en contact avec les autres mouvements militant pour la protection de l’environnement ?

Nous essayons de rester un mouvement citoyen et laissons les gens venir vers nous. On a collaboré avec quelques groupes.

Avez-vous déjà approché les partis politiques ?

Oui, nous avons soumis nos demandes comme cela a été le cas pour le gouvernement. On a adressé une lettre à tous les partis politiques. Certains sont venus nous voir et nous ont demandé de faire une intervention. Nous avons présenté nos idéaux.

Donc, vous comptez poursuivre votre engagement…

Tout à fait. Chaque vendredi, on va faire nos “strikes” jusqu’à ce qu’on se fasse entendre et jusqu’à ce qu’on voie des actions concrètes. Les paroles et les promesses en l’air ne suffisent pas. Nous voulons voir l’île Maurice s’engager dans l’avenir de ses enfants. Le rôle du gouvernement est surtout de s’occuper de notre avenir, de la société et de la pérennité des humains. Les contribuables les paient pour cela. C’est leur devoir d’écouter le peuple et de répondre à ses attentes.

Le pape François, qui a effectué une visite à Maurice récemment, a insisté sur l’avenir des jeunes et leur participation aux affaires du pays. Comment avez-vous accueilli sa déclaration ?

C’est tout à fait positif. Le message du pape et très fort et cela fait chaud au cœur. Toutefois nous ne voulons donner ni une couleur politique ni une couleur religieuse à notre action qui repose essentiellement sur la science.

Le chômage parmi les jeunes constitue-t-il pour vous une source d’inquiétude ?

Bien sûr. Je ne suis par certaine de trouver un emploi à Maurice par rapport à la profession que je compte choisir. Cela me fait peur.

Vous appréhendez l’avenir donc ?

Oui. J’appréhende l’avenir aussi bien pour Maurice que pour le monde entier, surtout d’un point de vue économique.

Dans quel domaine comptez-vous faire vos études supérieures ?

Dans l’ingénierie en environnement et dans l’astrophysique. J’aime bien les sciences. J’adore avoir une vision du monde et de l’univers.

On parle en ce moment du Children’s Bill, qui est débattu à l’Assemblée nationale…

Non, je n’en ai aucune idée. C’est un sujet qui concerne les jeunes, mais il ne me semble pas que leurs avis aient été sollicités.