L’Institut Français de Maurice organise dans ses locaux une rétrospective autour des oeuvres du plasticien Khalid Nazroo, du 26 mai au 20 juillet. Quarante ans de découverte de couleurs et d’influences pour partager ses sentiments. Sous le thème “Pays Sage, Pays Fou”, Khalid Nazroo propose “une plongée dans un univers pictural qui oscille entre le fini et l’infini”.
La maison de Khalid Nazroo ressemble à un musée. Elle réunit plus de tableaux que la galerie nationale, toujours en gestation. Pour ne jamais se lasser de ses toiles, l’artiste les remplace périodiquement, histoire de changer de décor et d’avoir un regard neuf sur ses travaux. “Nous sommes arrivés à un accord, ma femme et moi : il y a des espaces dans la maison où il est interdit d’accrocher des tableaux.”
Dans sa demeure, Nazroo trouve l’inspiration. “Je suis un chercheur de couleurs. Je suis constamment à la recherche de nouvelles choses, de formes, de tons. Avec l’expérience, mon coup de pinceau évolue forcément.”
Cette quête perpétuelle lui interdit de se cantonner dans un genre, dans une technique précise. “Je suis un artiste contemporain. Je me retrouve plus dans cette mouvance.”
Sens et sentiments.
Son coup de pinceau est reconnu à travers le monde et il compte plusieurs expositions à l’étranger. Mais Khalid Nazroo tient à souligner qu’il peint pour lui-même. Sa motivation est personnelle; sa quête est consacrée aux couleurs. Il ne peint pas pour être exposé dans des galeries mais pour donner un sens à sa vie. Pour toucher les sentiments du bout de son pinceau. “Je suis un peintre des peintres.”
Sa reconnaissance internationale, il ne la met pas en lumière. Il observe cependant “qu’après quarante ans de recherches artistiques, mon travail n’est toujours pas connu à Maurice. Je n’ai toutefois pas de regret. J’enseigne, je forme des gens à devenir enseignants d’art”. Cette méconnaissance de son art, il la met sur le compte d’une “île Maurice irrationnelle. Il y a un manque de considération pour l’artiste. On te considère et on te prend au sérieux quand tu es reconnu ailleurs… Même cela n’est pas une garantie.”
Après quarante ans de carrière artistique, Nazroo assume son pessimisme. “Il n’y a plus d’espoir pour notre pays. Le Mauricien est trop pragmatique, trop terre à terre.” Ce qui renvoie au thème de cette exposition, Pays Sage, Pays Fou. “Il y a des fous en liberté dans ce pays. On tombe souvent sur une forme d’agressivité, d’arrogance. C’est pourquoi je préfère rester avec mes pinceaux et mes couleurs. La civilité est importante. Ce pays est fou alors que j’aurais souhaité qu’il fût sage.”
Liberté.
Khalid Nazroo a proposé le thème de l’expo, mais a laissé le choix des oeuvres à Amanda Mouëllic et à Yves-Alain Corporeau. “Cette rétrospective fait suite à une proposition de l’ambassadeur de France, après que ce dernier a vu une de mes toiles. L’invitation est venue de l’ambassade pour mettre en place cette rétrospective. J’ai donné carte blanche à l’IFM pour le choix des oeuvres.”
Dans cette collection réunie par l’Institut français, il y aura des toiles qui datent de plus de trente ans, des dessins que l’artiste a réalisés à l’âge de 15 ans, alors qu’il était encore au collège. Ou encore des tableaux de sa première exposition tenue à l’âge de 18 ans. On pourra aussi voir des lithographies qu’il avait réalisées en 2011 aux États-Unis, pendant un mois. “Cette exposition comprendra plusieurs travaux issus de mes voyages. Il y aura de tout : la sélection a été très éclectique et retrace plus de quarante ans de peinture. On y verra des choses que je n’ai jamais exposées. C’est toujours intéressant de voir son travail dans le regard des autres. Donc, je laisse faire.”
Musicalité.
Lorsqu’on aborde les couleurs avec Khalid Nazroo, on arrive vite à parler de tonalités musicales. L’homme est un grand mélomane. La musique est souvent présente quand il s’isole dans son atelier pour communiquer avec les couleurs. Il nous parle du Jamaïcain Linton Kwesi Johnson et de ses textes engagés. De Springsteen, dont il avoue avoir tous les disques. Il nous parle aussi de Bob Marley, qu’il a eu la chance de voir sur scène avant qu’il ne devienne une icône internationale.
“J’ai une belle connaissance musicale. À l’époque où j’étais étudiant à Paris, je jouais de la guitare.” Il confie écouter de tout, de Youssou N’Dour (qu’il a vu au Dakar 92) à Bob Dylan. À Maurice, il aime Kaya (qu’il avait rencontré chez Henry Koombes), Triton et Stéphane Citta, à qui il avait offert une toile pour la couverture de sa pochette. “La musique est quelque chose qui reste; les toiles sont moins intemporelles.”
Voyages.
Khalid Nazroo brosse un tableau noir de la vie d’artiste à Maurice, mais il ne veut pas arrêter de peindre pour autant. Cette force et cette envie de poursuivre la route, il les puise de ses voyages. “Sans les voyages, je n’aurais pas pu continuer. Vivre de sa peinture à Maurice, c’est un suicide.”
C’est d’ailleurs grâce à une bourse offerte par la France qu’il a pu poursuivre ses études d’art, à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris. Une lettre de recommandation de Serge Constantin lui avait permis d’obtenir cette bourse d’études. Par la suite, c’est au Lycée Labourdonnais qu’il a fait ses premiers pas d’enseignant. “Ce sont toujours les étrangers qui vous ouvrent la porte en premier. Eux, ils ne vous jugent pas par votre nom ou votre apparence. Savez-vous combien de plasticiens mauriciens se sont exilés en Europe pour vivre et continuer leur mission artistique ? Pour exister ici, il faut beaucoup de patience et de travail. Moi, le voyage est mon échappatoire. Mes travaux voyagent aussi avec moi.”