Le curriculum pour le kreol, présenté hier par le Mauritius Institute of Education, donne lieu à des désaccords profonds tant à Maurice qu’à Rodrigues et ce, à deux mois de son introduction à l’école. Plusieurs membres de l’Akademi Kreol Morisien, mécontents que celle-ci n’ait pas été invitée à la présentation du document, souhaitent que l’instance ait son mot à dire et réclament la tenue d’une réunion d’urgence. À Rodrigues, pédagogues, organisations non gouvernementales et politiciens veulent que ce soit la Commission de l’éducation de la Rodrigues Regional Assembly qui prenne l’initiative des discussions avec les stakeholders et transmette les souhaits des Rodriguais au ministère de l’Éducation.
Alors que l’orthographe et la grammaire du Kreol Morisien ont été acceptées sans dissension par les spécialistes de la langue et de la culture créoles, et avalisées par l’Akademi Kreol Morisien, le programme d’études préparé par le MIE en revanche ne fait pas l’unanimité, y compris au sein de l’AKM. Le principal contentieux, selon nos informations, porte sur la dimension identitaire et ancestrale sur laquelle le MIE aurait fait abstraction. Ceux qui sont mécontents soulignent que l’introduction du kreol à l’école, outre de rendre le plus accessible à un plus grand nombre d’enfants, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, s’insèrent aussi dans un cadre de réparation historique et culturelle envers la communauté créole. « D’ailleurs cette question du kreol à l’école est revenue plus d’une fois et avec force lors des auditions de la Commission Justice et Vérité », soutient un des protestataires de ce programme d’études préparé par le MIE.
De l’opinion de plusieurs membres de l’AKM, cette instance ne peut rester silencieuse sur une question aussi fondamentale que le programme d’études. « C’est très sérieux ce qui se passe. L’AKM a eu pour mandat de conseiller le ministère de l’Éducation sur la mise en pratique de cette décision. Nous trouvons fort étonnant que l’AKM n’a pas été invité à prendre connaissance hier de ce document du MIE. On ignore si le président de l’AKM en a reçu une copie, et, si tel est le cas, on espère qu’il convoque une réunion au plus vite pour en débattre », dit un membre qui fait partie de ceux qui réclament une réunion. L’on entend aussi beaucoup de critiques sur le fonctionnement de l’AKM, autre raison pour cette demande d’une réunion de cette académie.
Ce différend sur le contenu du curriculum donne lieu aussi à un règlement de comptes. En effet, des critiques sont entendues à l’intérieur du MIE et venant de quelques membres de l’AKM envers Jimmy Harmon, représentant de l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM) , au sein de l’AKM, et qui se serait désisté de la responsabilité de l’élaboration de ce curriculum. Jimmy Harmon dit être au courant de ces critiques et explique les raisons pour lesquelles l’ICJM n’a pas pris cette responsabilité et donne aussi la réplique à ses détracteurs. D’abord il souligne que la responsabilité de l’élaboration des curricula pour l’éducation nationale revient au MIE, organisme de l’État. « Il y a un représentant du MIE au sein de l’AKM. Cela ne sert nullement la cause créole que l’ICJM ou un autre organisme privé, se substitue à une institution publique qui est mandatée pour un travail précis dans le domaine de l’éducation. Le combat pour la reconnaissance de la langue kreol est aussi un combat pour les mêmes droits à l’accès aux ressources de l’État. Le rôle du MIE est donc d’élaborer le curriculum du kreol morisien comme il l’a fait d’ailleurs pour toutes les langues ancestrales. Si l’ICJM avait préparé ce curriculum, on nous aurait accusé d’avoir fait un curriculum taillé sur mesure par le secteur catholique et pour les écoles catholiques. Nous n’avons pas voulu tomber dans ce piège », nous a répondu Jimmy Harmon ce matin. Celui-ci indique que l’ICJM a répondu positivement à l’appel du ministère de l’Éducation qui avait invité les individus et organismes à soumettre des suggestions pour la préparation du curriculum. « Nous avons soumis un mémorandum qui tient compte de cette dimension culturelle et identitaire. Si le MIE a pu tenir compte de la dimension culturelle pour les manuels des autres langues orientales optionnelles, pourquoi ne pourrait-il pas avoir la même démarche pour le Kreol Morisien ? », demande le responsable du département Applied Pedagogy à l’ICJM.
Les organisations créoles qui insistent par ailleurs sur la prise en compte de la dimension identitaire et culturelle dans le programme d’études, montent au créneau pour faire entendre leurs voix. Dans ce contexte, le Fron kreol pou linité nasional organise une conférence de presse jeudi matin.