Mieux connaître les us et coutumes des esclaves, des premiers esclaves libérés, leurs rites, leurs habitudes alimentaires, les maladies dont ils souffraient, leur pays d’origine, c’est le travail auquel s’est attelé l’équipe de l’archéologue mauricien Krish Seetah de l’université de Stanford aux États-Unis qui a effectué des fouilles archéologiques au cimetière du Morne. Toutes ces informations peuvent être obtenues à travers les analyses ADN et isotopes des ossements et des artefacts retrouvés sur les lieux d’habitation de ces esclaves libérés au Morne. Kris Seetah nous en parle dans un entretien accordé au Mauricien.
Comment faites-vous pour retrouver les tombes ?
Nous ne savons pas exactement où elles se trouvent. Nous prenons comme point de départ les rochers. En décembre 2012, par exemple, nous avons fouillé ces lieux, mais n’avons rien trouvé. Nous procédons par ce que nous appelons en archéologie le « trench testing » lorsqu’il n’y aucune indication sur les délimitations. Nous creusons une tranchée et si nous découvrons quelque chose, cela indique un bon emplacement. Nous utilisons aussi des détecteurs magnétiques. Nous devons sonder les lieux potentiels où il y aurait eu inhumation. Près de l’eau, là-bas, des morceaux d’os remontent à la surface. Ils ont été remontés par des crabes. Cela peut s’avérer difficile de trouver l’emplacement original. Nous devons alors chercher le passage du crabe et essayer de dégager un plan pour déterminer où le corps a été enterré.
Lorsque le MHF nous a contactés en 2009, il avait déjà identifié quatre ou cinq tombes. Nous en avons découvert 21 grâce au détecteur magnétique. En 2010, nous avions trouvé 42 structures et aujourd’hui, nous en sommes à 45. Ce ne sont que des indications pour savoir où sont situées les tombes. Peut-être y en a-t-il plus.
Et dans la partie marécageuse…
Ce sera difficile. Au départ, nous avions l’impression que le cimetière était petit ou était un lieu d’enterrement pour une famille. Mais à mesure que nous progressons dans nos recherches, nous remarquons que ce cimetière a une longue histoire et a été utilisé à différentes périodes.
À quoi servent des recherches archéologiques sur ce site ?
Ce site est un lieu de mémoire de la résistance et du marronnage. Peut-être même que les premiers esclaves libérés et les premiers Mauriciens, nés après la période d’émancipation, y ont vécu et ont été enterrés sur ce site. Nous ne savons ce qui s’est réellement passé lorsqu’ils sont partis des plantations.
N’y a-t-il pas de données historiques ?
Pourquoi les Européens garderaient-ils ces données ? Pourquoi auraient-ils pris le soin de le faire ? La seule manière de savoir comment ces gens ont vécu c’est à travers des analyses ADN et isotopes. Les analyses ADN nous permettent de savoir d’où ils viennent. Les analyses isotopiques permettront de savoir ce qu’ils mangeaient, s’ils ont été affectés par une maladie quelconque. Comparé à Bois-Marchand, les ossements sont dans une bien meilleure condition ici.
Sont-ils mieux conservés par l’air marin et salin ?
Le sable est excellent pour la conservation des os. Il conserve toutes les facettes de même que les détails sur les os. Nous pouvons clairement voir si la personne a fait usage de ses bras pendant une longue période.
On remarque une belle coloration des os sous terre.
C’est le sable qui lui donne cette coloration. Ici par exemple, nous avons trouvé les ossements d’une femme et d’un bébé entre ses cuisses, une simulation de la naissance. Nous pensons qu’il s’agit d’une mère et de son bébé, morts tous deux pendant la naissance. La coloration émanant des racines s’est imbibée dans les os du bébé lui donnant un aspect rougeâtre plus proche du marron foncé alors que ceux de la maman ont été teints par le sable et sont légèrement plus clairs. Cependant, cela ne donne aucune indication scientifique de leur origine.
Ce sont les tests ADN qui le permettent ?
Tout à fait. L’année dernière, le ministre des Arts et de la Culture, Mookhesswur Choonee, avait communiqué les détails des recherches sur les ossements de huit personnes : 6 Mozambicains et deux malgaches. Ce sont les premiers résultats des tests ADN sur l’origine de la population mauricienne.
Nous cherchons aussi la relation entre les gens. Par exemple, nous pensons avoir découvert les ossements de deux jumeaux puisqu’ils se ressemblent. Nous voulons savoir s’ils ont un lien avec la maman et le bébé mais ce sont seulement les résultats qui pourront nous le confirmer.
Les tests ADN permettent-ils de connaître les origines des gens ?
Oui. Il faut bien préciser que nous parlons là de tests ADN anciens et c’est plus compliqué que ce qui ce fait aujourd’hui en sciences médicales. Les laboratoires d’analyses sont différents et en prélevant les échantillons, nous devons nous assurer qu’il n’y ait pas de contamination par notre propre ADN.
Pour revenir à la pertinence de ce site, il faut rappeler qu’il se trouve dans la zone tampon (ndlr : du Paysage culturel du Morne, site classé patrimoine mondial de l’UNESCO en 2008). En fouillant, nous avons découvert un certain nombre d’artefacts de même que des pratiques telle la manière dont l’enterrement a eu lieu et l’orientation du corps dans la tombe qui démontrent le lien étroit entre ces gens et leur culture d’origine. Même s’ils étaient obligés de se christianiser, il n’y a aucune croix dans la tombe.
Qu’avez-vous vu ?
Des pipes, des bouteilles, des pièces… Tout ceci a un lien direct avec les traditions africaines et malgaches. Cela démontre la résistance dans la mort comme dans la vie. Même s’ils étaient obligés de se christianiser de leur vivant, ce n’est pas ce qui se passait lorsqu’ils mourraient. Il est intéressant d’observer comment ces groupes de personnes ont-ils maintenu un lien avec leur passé même si une partie de ce passé a forcément disparue.
Comme pour les travaux que vous avez effectués à Aapravasi Ghat, cela vous permettra-t-il de savoir ce qu’ils ont mangé par exemple. N’avons-nous peut-être pas déjà des données là-dessus ?
Je préfère examiner le site où ils ont habité… Nous avons trouvé par exemple un premier échantillon archéobotanique de pois chiche. Peut-être ne saurons-nous pas la quantité qu’ils consommaient, même si les livres d’histoire disent telle ou telle chose, mais, nous savons qu’ils en consommaient.
Les documentations historiques peuvent-elles donner une indication ?
Pas d’un point de vie archéologique. Nous n’avons rien de concret dans les livres. Même si les documentations font mention d’une certaine consommation, nous n’en savons rien. Cela ne veut pas dire que l’archéologie peut tout révéler. Les deux marchent ensemble. Nous avons de très bons historiens qui ont beaucoup travaillé sur l’histoire de Maurice.
Comment avez-vous commencé cette collaboration avec l’Aapravasi Ghat et le Morne Heritage Fund (MHF) ?
En 2008, je suis venu à Maurice de mon propre chef pour faire des fouilles et sonder le sol mauricien pour comprendre comment il était à l’origine, comparé au sol enrichi sous culture de canne à sucre. C’était pour mieux comprendre quelle direction j’allais prendre pour mes recherches. J’ai commencé dans le Nord. Ensuite, j’ai pris contact avec Vijaya Teeluck. Nous avons échangé des correspondances et nous avons sondé quelques sites — l’île Plate, Trianon et l’Aapravasi Ghat — d’une perspective scientifique et archéologique. C’est un terrain vierge. Ensuite, en 2009, nous avons sondé le Morne Brabant, l’îlot Fourneau et le cimetière du Morne. Ce sont des éléments qui seront réunis à l’avenir dans un projet plus large qui intégrera toute cette région, Macaque et Trou Chenille compris.
Sur quoi les recherches porteront-elles ailleurs ?
Nous travaillerons sur le peuplement et les habitations. Il n’existe aucune preuve qui soutient la thèse que des gens aient pu vivre sur le sommet de la montagne à un moment donné mais elle est importante pour toute la région. La montagne leur servait de poste d’observation. De là, ils pouvaient donner l’alerte lorsqu’ils voyaient quelqu’un arriver.
Que ferez-vous des ossements ?
Une analyse ostéologique complète sera faite. Outre les analyses ADN et isotope, j’aurais souhaité en faire faire d’autres parce qu’il y a des indications claires qu’ils ont souffert de certaines maladies. On remarque que certains ont souffert d’inflammation des os. Nous pourrons relever des périodes spécifiques d’épidémie ou celle lorsque les premières personnes y ont été enterrées après l’abolition de l’esclavage. Mais nous ne pourrons le confirmer seulement lorsque nous commencerons à faire la datation, qui cependant est assez difficile puisque le C14 n’est pas approprié. Nous devrons être en mesure de calibrer tout cela.
Où ces analyses auront-elles lieu ?
Le plus gros du travail sera effectué ici sauf pour les analyses ADN, qui seront faites dans les îles Canaries, et les analyses isotopiques, à Cambridge.
Les ossements y seront transportés ?
Non, nous ferons un prélèvement d’échantillons.
Après avoir découvert un squelette, continuez-vous les fouilles pour en trouver d’autres ?
Nous continuons jusqu’à ce que nous atteignons le sol vierge, là où il n’y a eu aucune intervention humaine. Nous pouvons trouver un squelette presque sur un autre. Nous en avons déjà trouvé. Nous pensons que la tombe a été ouverte peu de temps après pour enterrer une autre personne. Il y a une très forte mémoire sociale dans ce cimetière et il nous faut nous pencher sur la relation entre ces gens.
Qu’est-ce qui vous a intéressé à venir travailler à Maurice ?
Quand j’ai commencé mon Phd, j’avais le désire de venir travailler à Maurice mais je ne voulais pas le faire avant d’avoir acquis suffisamment d’expérience en archéologie. Pendant mes études, j’ai travaillé à travers le monde : en Chine, au Kazakhstan, en Russie, en Croatie, au Kenya et dans d’autres pays européens.
Lorsque j’ai senti que je maîtrisais le sujet et que j’ai décroché ce poste post-doctorat à Stanford University, j’étais prêt à venir travailler à Maurice. J’ai cherché des fonds pour réaliser le projet.
Au départ, mon centre d’intérêt est la zooarchéologie mais il y a tellement de travail à faire ici qui ne ressort pas de cette discipline mais d’autres branches de l’archéologie.
Le but est d’amener des spécialistes de différentes branches à travailler ensemble et à comprendre l’archéologie de Maurice. Je suis fasciné par tout ce qu’il y a à faire ici. Il y a eu des travaux sur le fort hollandais qui est un lieu historique capital pour Maurice mais je pense que la population se sent plus concernée par ce qui se fait au Morne puisqu’elle est directement connectée à ce passé. Au même titre que l’histoire est importante pour connaître une nation, tel est aussi le cas pour l’archéologie. Tous les pays du monde ont l’archéologie de leur nation, nous, nous ne l’avons pas.
Il y a des étudiants étrangers qui travaillent sur le projet. Avez-vous la contribution des Mauriciens ?
Habituellement, nous avons beaucoup plus de Mauriciens qui travaillent sur le site avec nous. C’est l’occasion d’échanger des idées et de partager nos connaissances. Cette année, le Morne Heritage Fund est relativement occupé. Nous espérons que dans un futur proche nous aurons plus de gens du MHF pour des travaux archéologiques.
Parlez-nous brièvement de votre parcours ?
J’ai quitté Maurice à l’âge de 4 ans avec mes parents. J’ai fait ma scolarité en Angleterre. Nous revenions souvent à Maurice sauf pendant la période de mes études où je voyageais. J’ai fait un master d’ostéo-archéologie, un doctorat et post-doctorat à Cambridge. Ce projet est soutenu conjointement par l’université de Cambridge et de Stanford.