Une quinzaine d’artistes de différents pays et de Maurice seront en résidence à Flic en Flac du 6 au 19 avril pour l’édition 2019 de pARTage. Cette initiative lancée en 2003 continue à favoriser les échanges entre créatifs appelés à vivre une grande aventure humaine. Les travaux en commun qui seront réalisés lors de cet atelier résidentiel seront présentés au public du 19 avril au 3 mai. Portant ce projet sur ses épaules depuis seize ans, Krishna Luchoomun peint pour nous l’esprit de pARTage dans des couleurs qui expriment ses ambitions et ses frustrations.

La démarche serait “politique. Mais pas comme le font les politiciens sur des caisses de savon”. À travers le questionnement suscité par son œuvre, l’artiste jette inévitablement les bases d’une réflexion qui conduit vers l’introspection ou une analyse plus approfondie de la société. S’il devait peindre sur canevas ses sentiments que lui inspire Maurice en ce moment, Krishna Luchoomun aurait apporté une attention spéciale à l’esthétisme externe de sa création. Une belle peinture représentant un éclatant bijou : “Beau de l’extérieur, mais tout pourri à l’intérieur.”

L’art de la réflexion.

Ce portrait qu’il fait du pays prend des couleurs lugubres dans le but d’interpeller : “Nous marchons en ce moment sur des braises masquées sous des cendres.” Les maux qui empoisonnent la société, le communalisme, le non-respect de l’environnement, le chômage, ternissent une image qui aurait pu être idyllique. “Ena bann zafer grav ki pe pase dan Moris e ki kapav eklate ninport kan si nou pa fer tansion.” Les intentions des décideurs sont souvent sournoises et ne tiennent pas toujours en compte le bien-être commun et le respect de l’environnement. “Nous bétonnons le pays et nous vendons nos terres à des étrangers pour de l’argent, sans nous soucier de l’avenir. La division provoque des tensions.” Les discours publics sont souvent en déphasage avec les agissements et les motivations réelles. D’où les dysfonctionnements à différents niveaux. “J’en suis inquiet.” S’il n’hésite pas à se faire entendre, c’est qu’il considère que l’artiste a le devoir de prendre part au changement. Il est profondément convaincu que l’art sert aussi à l’avancement de l’humanité.

Notre question l’a pris de court, mais avant même qu’elle ne lui soit posée, la réponse lui trottait dans la tête. C’est sans doute le propre de l’artiste que “d’être en permanence dans un processus de création”. Tout commence “à l’intérieur”, explique-t-il. “Ce que nous posons sur canevas est la deuxième phase du travail. Cela reflète nos réflexions et nos influences.” Cet état de choses, il le vit depuis l’enfance. Comment ? “Il faudra peut-être me disséquer pour comprendre.”

Krishna Luchoomun ne dit pas qu’il est né artiste. Cette fibre, il l’a peut-être héritée de son père, qui aimait réaliser des collages avec des photos. Mais ce dont est certain cet originaire de Clairfonds, Vacoas, c’est que dans son entourage immédiat et au sein de sa famille composée de neuf enfants, il n’y avait aucun artiste, aucune influence directe. Il fallait donc qu’il s’invente, là où tous s’attendaient à ce que l’élève du collège Royal de Curepipe devienne plus tard médecin, avocat ou même ministre. L’art lui est tombé dessus comme une révélation dans les classes de Mme Lisette Lim Fat, qui avait fait comprendre à ses élèves que cette discipline ne s’apprend pas par cœur. Mais qu’elle se pratique avec le cœur, puisque la connexion est avant tout humaine.

Imaginer et partager.

Bien des années plus tard, devenu un artiste reconnu, il a imaginé pARTage pour que l’art lie les cœurs et fasse des connexions par-delà les barrières que peuvent représenter la distance, les influences, la culture, les disciplines, les nationalités. L’idée lui est venue à l’issue d’une résidence en Hollande. La dynamique qu’il y avait ressentie a instauré en lui l’envie de bâtir des ponts pour relier les artistes de la région et sortir l’art mauricien de son isolation. Krishna Luchoomun a voyagé pour trouver conseil. Robert Lauder, directeur du Triangle Trust de Londres, lui a parlé d’un modèle. “Il m’a surtout dit que les moyens financiers ne comptaient pas autant que le fait d’avoir envie de mener à bien un tel projet. Ce désir, je l’avais en moi. Je suis rentré, j’en ai parlé autour de moi et nous avons défini notre propre modèle.”

Lancé en 2003, pARTage a fini par faire partie du tableau, en devenant un rendez-vous fidèle bénéficiant à la communauté artistique et à l’art en général. À chacune de ses éditions, l’atelier résidentiel réunit une communauté formant un beau patchwork. Les moments de partage et d’échange sont ensuite illustrés dans des créations communes ou inspirés par ces ateliers où l’on apprend à écouter et à découvrir l’autre dans une ambiance conviviale. Auprès de la communauté artistique de différents continents, pARTage a pris la forme d’une institution qui suscite un intérêt croissant. La sélection veille à assurer une diversité en termes de genre, de nationalité, de culture, de style…

Une aventure humaine.

Du 6 au 19 avril, une quinzaine d’artistes, dont des jeunes Mauriciens, seront dans la cour et dans la maison de Krishna Luchoomun à Flic en Flac pour vivre cette expérience, “qui se veut une aventure humaine avant tout. À mes yeux, c’est ce qui compte le plus. Ces rencontres sont plus enrichissantes que le travail réalisé en lui-même”, dit-il. Cette année, les participants travailleront autour du thème “Zone de Conflits”. “Nous réfléchirons ensemble sur les conflits qui affectent le monde en ce moment et nous réaliserons des travaux pour encourager la réflexion vers des solutions.”

Les créations seront présentées au public lors d’une exposition prévue à l’IFM, du 19 avril au 3 mai. Krishna Luchoomun espère que les visiteurs seront nombreux pour vivre cette deuxième partie du partage. Cette initiative a aussi pour objectif de vulgariser l’art auprès des Mauriciens. “Beaucoup de personnes n’ont jamais mis les pieds dans une galerie parce qu’elles sont persuadées que l’art n’appartient qu’à une élite.” Séquelle d’un passé trouble qui hante toujours le présent, marqué par la distinction des races et des classes. Le plasticien espère aussi que les rencontres entre artistes participants aboutiront à d’autres connexions pour permettre à cette communauté de grandir ailleurs sous des formes diverses. Dans le passé, plusieurs des participants se sont revus pour reprendre le dialogue artistique commencé à Maurice.

Briser les codes.

Dans son atelier, un capharnaüm de couleurs, des bouquets de pinceaux, des palettes multicolores, des chevalets, des installations, des collages, des tableaux. Sur un pan du mur, les divinités et les saints de différentes confessions s’attaquent à un mal commun. Surnommé Henry par ses proches, Krishna a brisé les codes pour être un humain avant tout, un enfant de la terre pour qui la différence est source d’enrichissement, là où d’autres prônent la division. L’homme est surtout un passionné acharné, habitué à nager contre les courants. “Même si les choses sont souvent difficiles, c’est la satisfaction que je tire des aboutissements qui me font continuer”, dit-il, en parlant, entre autres, de pARTage. À cet instant, il ne sait toujours pas si sa demande de soutien sera approuvée par le National Arts Fund. Côté sponsors, la quinzaine de demandes envoyées ne lui a valu que deux ou trois accusés de réception et autant de refus poliment formulés. “Que puis-je faire de plus ? Si nous n’obtenons pas de soutien, je puiserai de mes poches. Le plus important est de faire en sorte que tout se passe bien.”

Pour la photo de Une, il a accepté de se badigeonner le visage de couleurs et de tenter différentes postures sous quelques angles. “Pas grave ! J’aime bien quand les choses sont compliquées”, nous lance-t-il, l’air amusé. Mais toutes les complications ne sont pas aussi plaisantes. Les lourdeurs administratives, les éternels conflits avec le ministère des Arts et de la Culture, “davantage géré comme un ministère des cultes”, et les incompréhensions venant de fonctionnaires n’ayant aucune connexion avec l’art et son sens profond plombent une ambiance qui aurait pu être sereine. “L’État ne joue pas pleinement son rôle de facilitateur. Il n’accorde pas le respect qui leur revient aux artistes. Depuis l’indépendance, les différents gouvernements n’ont pas compris l’importance de l’art et de la culture.” Il estime que ceux qui se trouvent dans des postes clés n’arrivent toujours pas à comprendre que l’art est un métier comme un autre et qu’un artiste doit pouvoir vivre de ses créations. “Il est regrettable d’apprendre qu’un chanteur doit voler pour pouvoir vivre. À mon niveau, je vois beaucoup de jeunes talentueux abandonner à force de se heurter contre des murs et de ne pas pouvoir avancer.”

Soutenir san get figir.

PARTage a eu sa contribution depuis qu’il a été lancé. “À plusieurs niveaux, nous avons réussi plus que ce qu’a fait le gouvernement pour le développement des arts visuels dans le pays.” Se sentant investi d’une mission, Krishna Luchoomun veut mettre en avant les talents émergents pour favoriser la relève. Pour une ambiance plus favorable, il appelle à la création de structures d’aide plus flexibles, tout en souhaitant que le National Arts Fund soit à la hauteur des espoirs et des attentes. Il plaide toujours pour la constitution d’un Arts Council qui fonctionnerait avec des artistes. Au niveau du secteur privé, qui représente l’alternative, il plaide pour un soutien équitable, basé sur d’autres considérations que la politique get figir.

Les démarches pour pARTage et d’autres projets ne lui donnent pas l’occasion de créer aussi souvent qu’il l’aurait souhaité. En ce moment, Krishna Luchoomun travaille sur un projet lié aux vêtements. Car souvent ces accessoires en disent long sur nous. Ils sont même sources de préjugés. L’artiste s’est plongé dans l’histoire du pays pour comprendre les tenues vestimentaires de Maurice afin de les déconstruire pour les réinventer. On en reparlera quand le moment sera venu…

Dans quelques jours, l’animation sera particulière dans ce coin de Flic en Flac, où le prochain atelier de pARTage se voudra une fois de plus aussi riche qu’intense. Entre les repas qui seront partagés, les balades dans l’île, les causeries et les animations musicales prévues en soirée, la plate-forme occasionnera de nouvelles belles rencontres qui donneront raison à cet homme d’avoir appris à rêver autrement et en couleurs.