Fondée en 1842 par Ahime Choïsanne (Liog Choi Sine), la pagode Kwan Tee, située à Les Salines, est la plus ancienne de Maurice et même de l’hémisphère sud. Connu aussi comme Cohan Tai Biou, ce lieu de culte est dédié à Guan Di, un grand soldat élevé au rang de divinité. Pour Scope, Jean-Noël Lai Tong, actuel deuxième vice-président de la société gérant la pagode, revient sur l’histoire du lieu où sont pratiqués plusieurs rites et coutumes.

Annabelle Rose-Montenot

Photos : Bouck Pillay-Vythilingum

Entre foi, tranquillité et paix dans l’âme, la pagode Kwan Tee a vraiment quelque chose de particulier. Le parfum d’encens et des chandelles, la couleur des lampes et des statuettes, tout nous transporte et nous plonge dans une ambiance sereine.

Comme toutes les pagodes, celle de Kwan Tee a été construite en direction du nord afin que toutes les divinités soient face à la mer. Dès que l’on franchit les grandes portes de l’entrée de la pièce principale, “il faut saluer l’autel trois fois”, confie Jean-Noël Lai Tong. Certains choisissent de fait sonner trois fois le tambour et la cloche “pour annoncer à Dieu l’arrivée d’un fidèle”. Cette grande cloche en or date de 1869 et constitue un véritable trésor pour la pagode. On peut aussi apercevoir plusieurs anciens panneaux et plusieurs brûle-encens de cuivre. “Il convient rituellement de brûler de l’encens en l’honneur des esprits et des divinités. L’encens produit des fumées et des cendres réputées pour attirer les dieux et purifier les personnes.”

Culte de Guan Di.

À quelques jours de célébration du nouvel an chinois, ils sont nombreux à se rendre à la pagode. Mais ce lieu de culte de plus de 175 ans, situé à Les Salines, est également très visité à n’importe quel jour de l’année, “parce qu’elle est la plus ancienne mais aussi parce que le culte de Guan Di est bien ancré au sein de la diaspora”, précise Jean-Noël Lai Tong.

On pénètre dans une pagode pas seulement pour se prosterner aux pieds des divinités, mais aussi pour présenter des offrandes. Dans ce petit temple qui abrite le Dieu de la Fortune, des offrandes de fruits, gâteaux, viandes et autres nourritures salées et sucrées ainsi que des boissons sont déposées sur l’autel. “Chaque élément des offrandes représente quelque chose. La pomme représente la santé, l’orange la prospérité et les gâteaux la longévité. Chaque fidèle est libre de le faire à sa façon.”

De l’extérieur, l’édifice de la pagode Kwan Tee, construite selon la tradition, est doté d’une toiture en tuiles aux pointes recourbées. Les couleurs rouge, vert et or sont omniprésentes car elles symbolisent le bonheur, la prospérité et la pureté. Dans la salle principale, dans laquelle on vénère le dieu Guan Di, plusieurs ornements sont suspendus au plafond. On trouve aussi une vieille cheminée, où les fidèles font brûler les offrandes en papier.

Hommage aux ancêtres.

La pagode Kwan Tee est dotée d’autres espaces. En 1866, l’arrière a été agrandi et, en 1869, deux ailes ont été ajoutées pour faire place à une boutique, où l’on peut acheter des sandales, bougies, feuilles ou linges d’offrande. Une deuxième salle de prière a été construite pour offrir plus d’espace aux fidèles. Y sont disposés plusieurs autels et divinités, tels que l’autel pour la bonne fortune et l’autel des ancêtres.

Selon Jean-Noël Lai Tong, les cultes et traditions que la communauté sino-mauricienne pratique au sein de la pagode sont pour rendre hommage aux ancêtres et défunts. Elle le fait aussi pour demander aide et protection. Certains viennent consulter une divinité avant de prendre des décisions importantes qui influenceront leur vie familiale et professionnelle. “Ce sont des prières comme on en fait dans toutes les autres communautés. Il y a aussi des gens qui viennent seulement pour visiter ou se sentir tranquille, pour oublier les peines et les préoccupations de la vie.”

En près de deux siècles, la pagode Kwan Tee est devenue un véritable lieu de ralliement culturel, surtout pour la communauté sino-mauricienne Fujian, NamShun et Hakka, qui ont tous contribué, au fil des décennies, aux différentes améliorations du site pour en faire un joyau. À l’origine, la pagode était en bois. Lorsqu’elle a commencé à tomber en décrépitude, il a fallu remplacer le bois par le béton. Malgré les ajouts et réaménagements qui datent de 2006, la pagode Kwan Tee a su garder un cachet pittoresque ainsi que son architecture originelle.

Bravoure et droiture.

Pour la petite histoire, il semble que la toute première pagode du pays a été érigée à Mahébourg dans les années 1800. Le site exact étant impossible à retracer, la communauté chinoise reconnaît officiellement la pagode Kwan Tee comme la première pagode du pays. Celle-ci a été construite à l’initiative d’Ahime Choïsanne, propriétaire d’une boutique à la route Royale, qui décida d’acheter deux arpents de terre aux Salines pour y bâtir une pagode afin d’offrir un lieu de culte aux immigrants chinois. Le fondateur choisit de dédier la pagode à Kwan Tee (Guan Di), une divinité chinoise symbolisant la bravoure et la droiture. Ce dieu est représenté sous les traits d’un personnage avec une statue imposante et une longe barbe, un visage rouge en souvenir de l’un de ses exploits, ainsi qu’une armure à côté de son cheval. Ses grands principes sont résumés en huit caractères chinois : Zhong (fidélité), Cheng (sincérité), Yi (droiture, Yong (courage), Zheng (probité), Da (grandeur), Kuang (honneur) et Ming (honnêteté).

Aller à la pagode est devenu un élément spirituel lié à la culture et à la croyance, que l’on se fait un devoir de transmettre de génération en génération. Comme celle de se faire prédire l’avenir avec “des bâtonnets divinatoires en bambou tombés d’une boîte ronde qu’on secoue, tout en priant jusqu’à ce que l’un d’eux en tombe et qu’un spécialiste interprète l’oracle” conclut Jean Noël Lai Tong, avant de quitter ce lieu empreint d’un symbolisme fort qui puise dans l’histoire d’un guerrier devenu dieu.