Nous sommes déjà à la rentrée scolaire et les parents n’ont comme préoccupation première que l’intégration de leur enfant dans sa nouvelle école ou que son passage à la classe supérieure se passe au mieux. Et cela est légitime.
Cependant une réforme majeure de l’éducation est en discussion et le débat fait rage entre les décideurs politiques, les professionnels de l’éducation, les syndicats et quelques intellectuels quant à la forme et le fond que devra prendre cette réforme.
Le débat n’est pas particulier à Maurice. Quelques semaines après la publication des résultats Pisa 2013 – l’enquête triannuelle du programme international pour le suivi des acquis des élèves – des réflexions et des remises en question sont en cours dans plusieurs pays.
Il est bien sûr question de la performance des élèves en mathématiques, en compréhension de l’écrit ou en sciences, mais il est aussi l’occasion de s’interroger sur la pertinence des systèmes éducatifs existants et des possibilités de réforme pour que ce qui existe puisse être amélioré afin de favoriser une amélioration des performances.
À Maurice, comme dans beaucoup d’autres pays, on n’échappe pas à ce débat pertinent sur la performance. Avoir des élèves ayant une meilleure notion des règles des mathématiques, une compréhension affinée de l’écrit et une plus grande connaissance des enjeux et des lois de la science est primordial pour la société de demain et des individus qui la composent. Cependant, trop souvent dans le débat contemporain, on s’arrête principalement aux apports de tels acquis pour le devenir économique de l’individu et de la société.
Les enjeux, aujourd’hui, et pour demain, d’une éducation réussie des jeunes mauriciens et des jeunes citoyens du monde ne peuvent se résumer  aux seules conséquences économiques auxquelles on se réfère presque systématiquement dans le contexte mauricien quand les politiques, les éducateurs et les parents réfléchissent aux finalités de l’école contemporaine.
Il est malheureux de constater que quand on discute des réformes et des enjeux associés à la sphère de l’éducation, il ne s’agit plus aujourd’hui  d’apprendre à l’enfant à vivre, il s’agit de lui apprendre quoi faire pour avoir un travail, quoi faire pour gagner des sous, quoi faire pour s’enrichir.
Père de deux fils et enseignant, l’auteur de ces lignes cerne très bien la légitimité d’une telle vision de ce que doivent apporter comme possibilité l’école et les années d’apprentissage à l’enfant mauricien.
On souhaite tous que nos enfants aient les armes et les moyens nécessaires pour affronter plus sereinement le monde hostile et anxiogène dans lequel ils sont en train de grandir. Nous vivons à l’ère des crises (du moins les médias ne cessent de nous le dire). Elles sont : économique et financière, sociale et sécuritaire, politique, identitaire et démocratique (les nouvelles formes de dictature sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont insidieuses et invisibles), technologique et surtout écologique.
Dans un tel contexte, encore plus qu’auparavant, il est légitime que des parents aussi craintifs que désabusés, mais également pris dans l’engrenage de la nécessité du paraître et de l’acquis matériel, soient obnubilés par la dimension économique des années passées par leurs enfants sur les bancs de l’école.
Cette perspective est cependant trompeuse, lacunaire, réductrice et dangereuse. Elle induit en erreur les acteurs et les penseurs de la chose éducationnelle et inspire des décisions et une démarche qui sous-estiment voire méconnaissent  d’autres dimensions aussi importantes. Et ce ne sont pas les décisions cosmétiques, genre une tablette numérique par élève, qui vont changer grand-chose aux limites de cette perspective et aux manquements du système actuel.
L’école au service de l’entreprise
Depuis des années maintenant, dans les faits, inspiré par cette préoccupation d’ordre économique, l’objectif premier des décideurs est de tout faire pour rapprocher l’école du monde professionnel. Leur discours souligne l’inadéquation des besoins de l’entreprise et la formation reçue par les jeunes mauriciens à l’école. Un exemple parmi tant d’autres de cette préoccupation envahissante est cette démarche qui consiste à encourager les élèves à aller travailler pendant leurs vacances au mépris du temps de repos nécessaire à l’adolescent pour un apprentissage et une appréhension plus riches du réel.
On méconnaît qu’un apprentissage autre est en cours pendant les vacances et qu’il ne peut se résumer à une immersion dans le monde professionnel pour en cerner d’avance les réalités. Le formatage intellectuel est ici destructeur d’un imaginaire en gestation et primordial pour l’épanouissement de l’individu et de la société dans laquelle il va vivre. Les vacances, c’est l’école de l’aléatoire, de l’imprévu. Et cette école-là est aussi importante pour préparer le citoyen de demain à être un décideur pertinent face aux contingences.
L’école est donc de plus en plus perçue comme devant être au service de l’économie, de la productivité et de l’entreprise. Il est attendu, désormais, que l’école forme des employés modèles, productifs et formatés pour nourrir le culte de la richesse matérielle (l’enjeu motivationnel dans le contexte mauricien est conséquent) afin de permettre à l’entreprise d’être compétitive (car la compétition est mondiale) et d’aider l’économie du pays à mieux s’en sortir avec quelques points de croissance de plus, quelques milliers de dollars supplémentaires pour gonfler le PIB par tête d’habitant. Tout cela afin de pouvoir, dans quelques années, figurer dans le wagon des pays développés et riches et être enfin un véritable tigre de l’océan Indien comme on ne cesse de vouloir l’être depuis le début des années 90. Le discours est entendu et gravé dans le marbre. Le consensus est général et…dangereux.
L’horizon indépassable du mauricien est de se vendre et vendre son temps pour engendrer plus de croissance et d’avoir sa BMW pour étaler son pouvoir d’achat. Et l’école mauricienne est livrée à ce vent là et prône le devenir de la richesse pécuniaire et des apparences à l’image d’une société qui ne fait pas dans la nuance et nourrit le culte de la réussite économique au mépris des inégalités et des destructions causées par cette quête effrénée d’une croissance sans limite. Et la réforme proposée, malgré les ajustements, ne change pas radicalement la donne. L’objectif, avec entre autres l’introduction des études entrepreneuriales dès la Form une au collège, reste le même.
Le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur l’île Maurice et son avenir, ainsi que le discours du Gouverneur général de la Banque de Maurice récemment au cours du dîner annuel de  l’institution, ne fixent pas autre chose en termes d’objectifs à atteindre.
Le rapport du FMI parle même de la nécessité d’une réforme du système éducatif dont les enjeux se résument, de leur point de vue, à davantage de croissance et de richesse. Nulle mention n’est faite, bien sûr, des conséquences écologiques, sociales, identitaires voire de bien-être réel de la population dans ce rapport. Il s’agit juste de trouver les moyens de doper la productivité et de mettre en place les conditions d’un nouveau miracle économique. C’est presque la seule finalité de la démarche politique contemporaine qui résume le progrès à sa dimension matérielle refusant de prendre en compte d’autres enjeux non quantitatifs participant pourtant pleinement au bien-être social et individuel.
L’école, maillon de la logistique économique : une mutilation de la psyché et de la perception
Le problème – et cela contribue à être à côté de la plaque dans les prises de la décision – naît de notre définition déformée et altérée par des années de libéralisme économique effréné, à Maurice comme ailleurs, de ce qu’est le bien-être individuel et le bien vivre ensemble.
Pour résumer et faire simple, il est considéré qu’être plus riche économiquement est la seule condition de notre bien-être. Dans les faits,  nos indicateurs économiques échouent à saisir la réalité des vies individuelles. Nos théories du développement ignorent par exemple les plus élémentaires besoins de dignité.
Le système sociopolitique dominant depuis les années Reagan et Thatcher et qui prône le culte de l’individualisme,  de l’enrichissement personnel, de l’acquis matériel et qui, à travers des privatisations et des déréglementations outrancières, a malmené toutes les sphères de la vie sociale et économique a fragilisé les acquis sociaux de la classe moyenne et des travailleurs creusant ainsi des inégalités de plus en plus criardes.
Le système est également à l’origine des dégâts conséquents portés à la biosphère (la crise écologique) à travers cette obsession d’un développement qui ne s’attarde pas sur ce qu’il détruit contribuant, bien sûr, à une dégradation de la qualité de la vie. Une détérioration rarement prise en compte au moment de la prise de décision (comme le démontre, entre autres, l’accord signé entre la CEB et CT POWER au mépris de toute logique).
Mais ce qui est encore plus grave, c’est que cette perspective du monde est en train de contribuer  à altérer notre perception cognitive du tout favorisant des décisions erronées et inaptes pour résoudre les problèmes contemporains. Nous sommes de plus en plus incapables (et c’est un paradoxe à l’ère d’Internet et de l’accès à l’information en continu) d’appréhender la nature véritable des problèmes et de cerner avec justesse les enjeux qui en découlent. Et l’école d’aujourd’hui, non seulement cautionne cela mais également se propose d’être le pourvoyeur en ressources humaines du système.
L’école ne cherche plus à façonner des êtres pour changer le monde et l’améliorer ; elle se propose de façonner des individus prêts à l’emploi…Il ne s’agit plus de remettre quoi que ce soit en question : il est considéré que le système socio-économico politique est l’horizon indépassable de la pensée humaine.
La société productiviste dans laquelle on patauge depuis au moins trois décennies a favorisé, à travers une redéfinition du rôle de l’école et des universités, l’émergence d’un individu incapable de réellement comprendre ce réel qu’il vit, qu’il influence et qui l’influence dans sa démarche existentielle.
Pour citer Edgar Morin, dans La voie, parue aux éditions Pluriel : « Dans la mesure où elles sont mal perçues, sous-évaluées, disjointes les unes les autres, toutes les crises de l’humanité planétaire sont en même temps des crises cognitives. Notre système de connaissance, tel qu’il nous est inculqué, tel qu’il est engrammé dans les esprits, conduit à d’importantes méconnaissances. Submergé par la surabondance des informations, nous pouvons de plus en plus difficilement les contextualiser, les organiser, les comprendre. Le morcellement et la compartimentation de la connaissance en discipline non communicante rendent inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux. L’hyper-spécialisation brise le tissu complexe du réel, le primat du quantifiable occulte les réalités affectives des êtres humains. Le mode de connaissance parcellarisé produit des ignorances globales. Notre mode de pensée mutilée conduit à des actions mutilantes ».
 
(A suivre demain)