Il est 15 heures, je m’arrête devant l’Église Notre Dame de la Salette pour prendre quelques photos lorsque, soudain, dans le silence de l’instant, les pierres basaltiques centenaires se mettent à me parler.
L’une d’elle me confie qu’elle vient de « l’ancienne sucrerie désaffectée de Woodford » (1) propriété voisine du domaine de Louis Mazery, grand planteur de la région de Grand-Baie au 19e siècle. Une autre me propose de remonter le temps avec elle. Je vois alors disparaître ma voiture, mon portable, ma caméra, les routes asphaltées et les poteaux électriques…
« N’aie pas peur », me dit-elle. « Tu es en 1852, c’est un grand jour car la jolie petite chapelle en bois que tu vois là-bas sera bénite aujourd’hui. »
 Je me dirige vers le sanctuaire et surprend une conversation entre Adelia Mazery, la fille de Louis Mazery, et son frère : « Pourquoi ne réunirais-tu pas les créoles de la région pour leur apprendre la prière ? » lui dit-il, et elle répond : « Tu as une bonne idée, je vais demander à papa » (2).
Une autre pierre pointe alors le doigt vers un homme en soutane, à dos d’âne : c’est le Père Laval. Il vient prêter main forte à Adelia, qui fait une oeuvre d’évangélisation remarquable dans la région de Grand-Baie et des régions avoisinantes.
« Il faut dire que la petite Adelia a été à la bonne école », me confie une autre pierre basaltique. « Regarde ces deux Messieurs qui discutent là-bas : c’est Louis Mazery et le Père Baud, ils projettent de construire un modèle réduit de la Grande Eglise de la montagne de la Salette en France et, Monsieur Mazery a fait don de plus de 12 arpents pour le projet », souligne-t-elle.
J’apprend aussi que Louis Mazery est peut-être le seul propriétaire-planteur, a avoir pu conserver tous ses anciens travailleurs après la période d’apprentissage. C’est dire qu’il a un coeur doux et aimant à l’image de ce Dieu qu’il vénère et à qui il veut offrir un temple en pierre taillée, « une des plus remarquables de l’architecture religieuse du pays » (3).
Je me revois en 1862, la première pierre de Notre Dame de la Salette est posée en l’absence de l’ange du quartier, Adelia Mazery, décédée l’année précédente.
Les pierres continuent à me guider dans le temps et me présentent le jeune Tristan Bardet, second prêtre Mauricien et lauréat de la bourse d’Angleterre. Nous sommes en 1869, ce brillant abbé est nommé curé de Grand-Baie. Il relance le chantier de l’Eglise de la Salette en 1872 mais il ne sera pas là pour assister à son ouverture le 31 juillet 1875 ayant été durement touché par la malaria quelques mois auparavant. Les médecins lui recommandent alors le climat européen.
Les pierres se mettent à pleurer;  je vois alors passer des centaines de dépouilles – ce sont les victimes du paludisme, qui ravage l’île depuis 1866. Ils sont des dizaines de milliers à y succomber.
Le klaxon d’un véhicule dépassant un autre sur une ligne continue, interrompt ce partage privilégié. Je me retrouve au 21e siècle devant ce beau monument perdu au milieu des champs. Elle n’a pas pris une seule ride mais la clôture et l’imposant portail qui la protègent la rendent mal à l’aise.
« Que voulez-vous, même les Eglises ne sont plus épargnées de l’insécurité », me chuchote une pierre, et elle me recommande vivement de demander à tout un chacun de mettre du sien pour faire reculer ce mal qui enlaidit notre beau pays.
« Favorisez la culture, apprenez à connaître vos belles bâtisses, combattez la drogue avec véhémence et pugnacité, donnez à la spiritualité la place qu’elle mérite. Je suis sûre que vous y arriverez », me dit-elle.
Je n’ai aucune raison de mettre en doute sa sagesse, elle nous a vu grandir. Et vous ?