Qui aurait cru que la paille de canne servirait à produire de l’énergie à Maurice? Depuis 2014, Maurice a emboîté le pas au Brésil dans la production d’énergie à travers la paille de canne. Terragen, joint-venture entre les groupes Terra et Albioma, a commencé des essais avec cette matière naturelle en 2014. Ces premiers tests concluants, la centrale thermique a poursuivi sur sa lancée et a produit 4 GWh d’énergie à travers la paille de canne en 2016. Le procédé, un peu compliqué, se veut être payant sur le long terme pour Terragen, en lui permettant de diminuer sa dépendance au charbon. Pour cette année, elle prévoit de collecter 10,000 tonnes de paille de canne pour la production de 10 GWh d’énergie.
“Historiquement, Terra a toujours valorisé la biomasse, puisque Terragen est une centrale qui fonctionne à partir de bagasse et de charbon. Terragen s’est fixé comme objectif de réduire la part du charbon dans sa consommation de combustibles. La biomasse la plus évidente après la bagasse est la paille de canne. Premièrement, celle-ci est disponible en quantité importante sur nos terres avoisinantes. Notre éthique est de ne pas valoriser une biomasse qui serait en concurrence avec la canne, qui est l’identité même de l’Île Maurice”, dit Jean Michel Gérard, directeur général de Terragen, passionné par la production d’électricité au travers des énergies vertes. Il ajoute que certaines biomasses pourraient servir à la production d’électricité, mais que cela aurait des inconvénients sur toute l’activité économique liée à la canne. Alors qu’avec la paille de canne, aucune concurrence ne surgit. “On utilise quelque chose d’existant qui n’était pas récupéré”, précise-t-il. En ce moment, on estime un potentiel de 20,000 tonnes de paille de canne disponible sur les terres du groupe Terra, ce qui équivaut à 10,000 tonnes de charbon.
Terragen n’a pas initié son projet avec la paille de canne du jour au lendemain. L’expérience des Brésiliens a été une base solide qui a aidé l’entreprise dans son nouveau démarrage. “On a commencé les premiers essais de valorisation de la paille de canne en 2014 en profitant de l’expérience des précurseurs. Ces gens exploitent la paille de la canne depuis plusieurs années. Ensuite, nous nous sommes entourés de spécialistes de la canne tels que le Mauritius Sugarcane Industry Research Institute (MSIRI)”, ajoute Jean Michel Gérard. Ainsi, la recommandation de ne ramasser que la moitié de la paille disponible a été prise en compte.
Après des tests fructueux, Terragen est passé au stade industriel en 2016. Pour que l’énergie puisse être produite sans encombre, des investissements ont été nécessaires dans la nouvelle aventure de Terragen. La société a injecté Rs 60 M dans l’achat d’équipements pour valoriser la paille de canne. De plus, 15  emplois ont été créés pour mener le projet à bien. Selon Jean Michel Gérard, Terragen a récolté 5,000 tonnes de paille de canne en 2016 et produit 4 GWh d’électricité. L’objectif pour cette année est de collecter 10,000 tonnes. Terragen a produit 111 gigawatt d’énergie électrique à travers la bagasse sur un total de 431 gigawatt d’énergie produite l’année dernière.
La production d’énergie à travers la paille de canne est un processus complexe. En premier lieu, les cannes sont coupées et tronçonnées par  les récolteuses. La paille est rejetée à terre par les ventilateurs de la coupeuse de cannes. Des andains sont formés par une andaineuse, après trois jours de séchage. La deuxième étape consiste à compacter la paille de canne séchée en ballots de 500 kilos. Le but du séchage de la paille est d’augmenter son pouvoir calorifique. Selon Jean Michel Gérard, les ballots haute densité permettent de diminuer le coût du transport car la paille de canne non compactée a une densité très faible. La troisième étape consiste à ramasser ces ballots et à les charger sur des remorques. À la centrale thermique, ces ballots de paille sont ensuite décompactés pour être mélangés avec la bagasse. Le mélange est ensuite brûlé pour la production d’électricité. Pour améliorer le processus de production, des investissements de Rs 20 millions seront réalisés cette année.
L’énergie à travers la paille présente de multiples avantages. “L’avantage majeur serait de pérenniser la filière canne en rémunérant l’ensemble des planteurs sur la vente de la paille de canne”, dit Jean Michel Gérard. Ceci, ajoute-t-il, permettrait de diminuer l’abandon des terres cultivables à travers le pays. Parlant de la fragilité de cette filière, surtout avec la baisse de prix de sucre, il pense que les petits planteurs en sortiraient gagnants. Si en ce moment, seules les terres de Terra sont exploitées, l’objectif à court terme est de collaborer avec les petits planteurs. Terragen souhaite engager très prochainement des discussions avec ces derniers sur le sujet de la valorisation de la paille de canne. “Si l’on peut rémunérer les petits planteurs, ils continueront à se battre pour garder la canne. C’est une priorité pour l’île Maurice”, fait-il ressortir.  Le directeur général laisse entendre qu’une équipe de Terragen est récemment partie aux Philippines – où la quasi totalité de la canne est ramassée manuellement – afin d’en apprendre plus sur la logistique de récolte de la paille laissée aux champs après une récolte manuelle. Cet apprentissage, selon JMGérard, permettra d’adapter notre logistique aux champs des petits planteurs à Maurice.
“Un des autres avantages principaux de l’utilisation de la paille de canne est la diminution de la dépendance au charbon. Nous souhaitons diminuer notre impact environnemental et cela passe par une diminution de notre part de charbon. C’est la priorité de notre combat”, dit-il. Le directeur général affirme que Terragen ne s’est pas aventuré vers la paille de canne par intérêt économique, mais avant tout dans le but de réduire son impact carbone.
“La paille de canne est une source d’énergie continue et stockable avec un potentiel socio-économique non négligeable”, est un des autres avantages cité par JM Gérard. Pour l’instant, Terragen préfère raisonner de manière très conservatrice. Sur l’échelle de Maurice, la valorisation de la paille sur 30,000 hectares de canne générerait 120 gigawatt d’électricité. “On économiserait 70,000 tonnes de charbon et 5,6 millions de dollars liés à son importation. C’est quelque chose de réaliste et l’économie de devises est conséquente”, dit-il. Au niveau de la création d’emplois, la paille de canne présente un potentiel non négligeable. “Pour un potentiel de 10,000 tonnes, on a créé 16 emplois. Sur 30,000 hectares, cela représente environ 250 emplois.” JM Gérard est d’avis que les planteurs éviteront de brûler leur canne si celle-ci a une valeur économique. Un autre avantage que présente la paille de canne est le développement d’un savoir-faire mauricien. “On développe un savoir-faire spécifique à Maurice avec des technologies novatrices. On pourrait exporter cette expérience à La Réunion et dans la région.”