Soyons lucides. D’abord en ce qui concerne certains nouveaux dirigeants qui veulent se faire passer pour des saints, impatients de soi-disant nettoyer notre société de toute pourriture, alors qu’ils proviennent eux-mêmes du même sérail que les précédents dirigeants. Il faut être vraiment naïf pour les croire, ainsi croire qu’ils sont auréolés d’innocence, qu’ils ont les mains propres et qu’ils ont à coeur le sort de la veuve et de l’orphelin. Leur acharnement n’a pas pour objet d’établir la justice mais la destruction de leurs ennemis jurés. Qui sont donc ceux aujourd’hui qui jouissent (le mot qui nous semble le mieux convenir) du pouvoir ? Sont-ils foncièrement différents des précédents ? Qui les finance ? Quelles sont leurs motivations réelles ? Et qu’est-ce que le démantèlement d’une entreprise majeure nous révèle ? Qu’exprime-t’il sinon la volonté d’en finir avec un groupe trop proche du pouvoir précédent ? Et que nous démontre-t’il surtout ? Que le mauricien moyen, le ti dimounn, est un perpétuel dindon de la farce. Ainsi ‘en voulant résoudre un problème’ (dogme peu convaincant qu’on nous sert à toutes les sauces depuis quelques semaines) ils sont parvenus à créer un autre problème, qui risque de ruiner un grand nombre d’individus. Que toutes les institutions publiques sont instrumentalisées par le pouvoir politique. Que nous vivons dans une grande mesure dans une république bananière qui n’a rien à envier à certains pays africains. Que certains nouveaux chefs sont intoxiqués par le pouvoir et qu’ils sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins. Qu’on ne peut guérir d’un système gangrené de l’intérieur, que nos élites dirigeantes, de tous bords politiques, ont les mêmes pratiques. La tragédie est que cette farce durera pendant encore cinq ans avant que le peuple épuisé ne se débarrasse d’eux pour renouer avec d’autres qui, au bout de quelques mois, parviendront à briser toutes leurs illusions. Nous sommes ainsi condamnés au cycle perpétuel de la médiocrité… Ceux qui croient en la ‘sagesse’ de certains nouveaux dirigeants seraient soit des carapates soit des complaisants en puissance ou des êtres qui ont perdu toute faculté à la rationalité.
Soyons lucides ensuite en ce qui concerne la compagnie qu’on vient de détruire. La justice suivra son cours et on saura éventuellement ce qu’il en est vraiment. Il est clair, cependant, qu’on n’a pas à faire avec des saints. Mais faut-il pour autant en faire l’égérie de la maldonne ? Comment expliquer que le parti politique qui s’acharne contre cette compagnie a bénéficié de ses largesses ? Est-ce qu’on l’aurait démantelée si elle appartenait à des proches des puissants du jour ? Mais plus généralement quels sont les liens entre le ‘big business’ et la politique ? Que sait-on véritablement de cet univers visqueux ? Est-ce que les pratiques de cette compagnie sont semblables à celles d’autres compagnies ? On nage ainsi en des eaux troubles et on ne peut guère discerner le Mal du Bien, ceux qui chassent ressemblent curieusement à ceux qui sont chassés. On pourrait aisément inverser les rôles. Il nous semble évident, cependant, que l’enjeu véritable n’est pas la justice mais le pouvoir, ceux qui tiennent ses rênes ont toute liberté pour l’exercer impunément sur leurs ennemis. Et il n’est que par un concours de circonstances que certains se retrouvent aujourd’hui sur les bancs des accusés et d’autres se métamorphosent en pseudo-justiciers.
Soyons lucides finalement en ce qui concerne le citoyen mauricien. Ce dernier, il faut le souligner est une énigme. On a pu le constater, lors des dernières élections générales notamment, qu’il est capable des revirements les spectaculaires qui mettent à mal sa réputation de mouton. Ceci dit, le mauricien est complice du pourrissement de la situation pour les raisons que l’on sait. Il partage souvent les caractéristiques des politiques, ce même goût pour la magouille, une morale louche, un appétit pour le paraître et l’argent. Quand on se livre à une analyse du microcosme mauricien, on retrouve les mêmes mécanismes de la domination et de la corruption mais à une échelle moindre. Quand le citoyen mauricien n’est pas un carapate, avide des miettes qu’on veut bien lui offrir, il semble être un lâche qui préfère l’indifférence à tout engagement. Il demeure quelques rêveurs, fidèles à une éthique, qui ont le courage de leurs opinions mais ils sont largement marginalisés. On peut dire, au bout du compte, que nous sommes tous coupables et tous pourris. Cette société est le miroir de notre mal-être. Nous le guérirons que si nous parvenons à nous guérir du mal qui nous habite. Est-ce seulement possible ? Nul ne le sait. On peut cependant s’exercer à la lucidité par rapport aux puissants du jour, quels qu’ils soient et par rapport à soi-même. C’est le moins que l’on puisse faire.