Battue à mort, humiliée, violée, rabaissée… La liste noire s’allonge, les gens s’insurgent, l’indignation gronde pendant que le spectre de la domination rôde dans les foyers, dans les rues, dans les transports, partout où les sourires complaisants de tant d’hommes masquent une nature bestiale. Le paraître exige que l’on se pavane en vêtements flamboyants dans les mariages, les anniversaires et même dans les prières. Quant à l’être, il ne remue même plus sous ces dessus clinquants. Dans les journaux, les crimes sordides abondent, la profusion des détails conspirant à faire naître les démons du sensationnalisme. Sensationnalisme dont se gorge la majorité de la population, véhiculé par des journaux peu scrupuleux à respecter l’intimité des victimes, entravant le processus de deuil en rendant publics des éléments personnels et confidentiels. Suicide d’une adolescente, viols à répétition, le déchaînement d’une violence qui mène à la mort. J’entends les milles voix de l’indignation qui s’élèvent aux quatre coins de l’île.
Sur les terres gorgées du soleil de mon île, de nombreuses prisons naissent chaque jour, à chaque coin de rue, derrière les sourires complaisants de mes compatriotes. Prisonnières aux âmes cadenassées, tant de femmes qui n’osent pas vomir leur douleur à la face de tous ces hommes qui pensent avoir le monopole de la domination. Dans les plis des saris virevoltants des milles couleurs de la nation arc-en-ciel, j’ai longtemps erré sur les sentiers battus des femmes. J’ai vu leurs yeux morts, vidés de tous leurs rêves de jeune fille. J’ai étreint la douleur muette de leurs supplices silencieux. Elles ont honte que leur mariage soit devenu une prison, une lente torture qu’il faut cacher derrière des sourires. Coupable, me disent-elles, coupable d’exister, d’être née femme, au beau milieu d’une société où la voix des hommes croasse plus haut que les corbeaux noirs sur nos plages. Comment risquer le déshonneur devant les aînés de la famille qui guettent les moindres faux pas pour laisser éclater leur médisance au grand jour ?
 Tandis que le whisky coule à flots, les femmes figent leurs sourires dans les cuisines. Ces canapés où se vautrent les amis des amis et les cousins lointains d’une fratrie empestant l’alcool. Cette frustration grandissante lorsqu’ils donnent des ordres, hurlent leurs convictions et clament leur supériorité. Ces nuits où des viols conjugaux deviennent monnaie courante et banalités effrayantes. Je suis encore jeune, crient les voix de toutes ces filles et pourtant je n’ai pas le droit d’avoir un corps naissant, de comprendre son fonctionnement et de crier ma joie de vivre. Si j’aime un garçon, ils me disent tous que je suis une dévergondée et que je devrai avoir honte. Mais qu’y puis-je si à l’adolescence, l’attirance envers l’autre sexe est une chose inévitable ? La chair est agitée par de nombreux démons, ma fille, la sexualité est chose maléfique, quiconque s’adonne aux plaisirs de la chair commet le plus grand des péchés. Il faut garder sa pureté pour son mari, la virginité est sacrée. Et l’homme doit-il demeurer puceau avant le mariage ? Chut, tu poses des questions insolentes ma fille, un homme c’est un homme, ce n’est pas pareil. Les hommes ont-ils donc le droit d’avoir ces regards insistants qui déshabillent, ces yeux trop furtifs qui sondent les potentialités de nos corps, ces commentaires désobligeants crachés sur nos visages, ces allusions sadiques qui blessent nos chairs de femme ?