« Le père jette un coup d’oeil au tronc. Le niveau du lac a dépassé toutes les encoches.
— L’eau est montée par-dessus. Il doit y avoir pas loin de quatre mètres entre le sol et nous. Bonyeu, quatre mètres d’eau !
— Oh, le tracteur a disparu !
D’un même mouvement, les quatre têtes se tournent vers l’emplacement du tracteur. Plus rien que la surface lisse de l’eau. Du véhicule et de sa machinerie, il ne reste pas une trace. Pas même une ridelle sur l’eau tranquille, pas même un fétu de paille qui flotte. Rien, il ne reste rien.
La famille demeure un long moment à contempler le vide laissé par le naufrage du tracteur. Aux confins du lac, les lointaines épinettes pointent leurs cimes effilées comme les piquets d’une forteresse antique. Entre eux et la forêt, une cuvette gigantesque et sauvage, une mer intérieure suée des pores de la terre a effacé les chemins, les sillons et les ornières. Ça, un lac ? Plutôt une rébellion de la nature et de ses règles. Même le vieil érable n’y trouve plus sa place. Voguant comme un radeau à la dérive, son équipage humain accroché à sa voilure éparse, l’ancêtre végétal coule à pic. Minuscule point d’ombre et de vie portant dans ses branches les rescapés du grand impossible, serait-ce là son dernier voyage ? Un vent léger fait bruisser son pavillon.
La mère caresse l’horizon du regard. Elle y cherche une explication, la confirmation d’une hypothèse. Elle observe le vol lointain des mouettes et interprète leurs cris réverbérés par la distance. Le tracé du soleil attire son attention. Son long arc lumineux semble occulter une signification cryptée. Sa pulsation possède un sens indéchiffrable. Elle sent le pouls de la nature lui battre dans le creux de la main.
Le père aussi a le regard fixe. Le tronc de l’arbre le retient. En imagination, il grave d’invisibles marques sur la dure écorce, calculant la progression de l’eau sur une échelle impalpable. Il évalue l’extension du lac, les aspérités englouties du sol, le foin qui flotte entre ses courants et son expansion démesurée vers le ciel. Il sent le tressaillement de l’arbre et la sève qui se propage dans son corps des racines à la cime. L’eau grandit. Il sent sa pression sur l’érable qui plie.
Au-dessus de leurs têtes, le fils s’initie aux secrets de l’arbre, à son rythme langoureux et à ses sonorités mystérieuses. Il se déplace dans le feuillage à la façon d’un orang-outan, glissant souplement d’une branche à une autre, s’agrippant à gauche, s’accrochant à droite, se coulant dans la dense ramure presque sans effort. Ses mouvements sont fluides et silencieux. Il déploie beaucoup d’agilité et de force pour les rendre naturels. Un sens inné de l’équilibre. À dessein, il bondit sur les plus grosses branches, testant à la fois leur extensibilité et son propre aplomb. La cime est l’endroit qu’il préfère. De là-haut, il possède une vue imprenable sur le champ englouti et la forêt qui le borde. Loin en dessous, l’eau reflète la lumière comme un miroir ondulant.
Perchée entre la cime et la surface, dissimulée dans l’ombre du feuillage comme dans un refuge, la fille ne regarde rien ni personne. Son regard se tourne vers l’intérieur. Ses propres pensées l’enveloppent comme une couverture. De temps en temps, elle ferme les paupières et retient sa respiration. La vague est sur le point de l’engloutir, de la faire chavirer. Elle frémit dans la chaleur du mois d’août, suspendue au-dessus d’un gouffre dont elle ne voit pas le fond. Inconsciente à tout ce qui l’entoure, elle lève la tête sans rien voir. Seule comme dans une tour, elle étouffe un nouveau sanglot, mordillant sans s’en rendre compte un deuxième morceau d’écorce.
Le père rompt le silence.
— Je pense que ça s’est arrêté.
Comme s’il n’attendait que ça, le garçon dégringole de son perchoir pour atterrir en une chute parfaitement contrôlée à côté de son père.
— Quoi ça ?
— Le niveau de l’eau. On dirait que ça s’est stabilisé.
— T’es sûr ?
Le père montre du doigt.
— Tu vois l’espèce de noeud à la base de la petite branche qui part en oblique ? Ça fait un bon… »