Que se passe-t-il avec nos filles ?
Nos jeunes filles, nos toutes jeunes filles ?
Elles étaient hier des petites, si innocentes, des boutons de rose qui n’attendent que l’aube pour s’ouvrir à la vie. Une vie de rêveries comme de fines dentelles et de vrais rêves de bonheur.
Mais aujourd’hui, quelle est cette colère qui les habite au point de se meurtrir ou de chercher à détruire les autres ? Quelle est cette violence qui nous interpelle si profondément ?
Oui, il s’agit de jeunes : dans l’imaginaire collectif et les faits, nous avons intériorisé que la violence soit plutôt masculine, exercée sous l’influence de pulsions sexuelles, de la drogue, de l’oisiveté combinée aux méfaits de la pornographie. Les faits divers sordides récents de vols, de viols et de meurtres pour quelques roupies nous ont confortés dans cette appréhension du monde juvénile. Il est réservé aux mâles des classes laborieuses/classes dangereuses. Dans l’univers de nos milieux aseptisés de confort matériel trop vite arrivé, il est si facile de nous interdire de penser à l’extension du mal-être. De nos filles.
Or, si la violence juvénile masculine peut interpeller, celle des filles est inconcevable. D’où, l’incompréhension générale de ces derniers mois, que cette violence soit tournée vers soi (les suicides récents des jeunes filles) ou les actes de violence physique à l’égard des pairs, filles. Avons-nous cru si bien protéger nos filles, les éduquer, les modeler à notre image que nous berçions nos ambitions et nos propres rêves « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » Serait- ce que nous sommes toujours. À la recherche du temps perdu » ?
La violence englobe plusieurs dimensions complexes “ … tout ce qui est évitable qui entrave la réalisation humaine de soi.” Johann Galtung.
Elle est « un moyen de contrôle et d’oppression ….Elle peut être présentée sous la forme d’agression physique ou de menace armée, elle peut aussi être manifestée sous la forme d’intimidation, menaces, persécution, supercherie ou d’autres formes de pressions psychologiques ou sociales. La personne visée par cette forme de violence est contrainte de se comporter comme prévu ou d’agir de peur contre son gré.” (Bureau des Nations unies pour la Constitution des Affaires Humanitaires).
Nous le savons en théorie mais écoutons distraitement quand nos enfants, petits garçons et petites filles, victimes de « bullying » à l’école, trop jeunes pour se défendre « déconnent » pour nous signaler leur détresse et leur demande de prise en charge de leurs blessures quotidiennes face à des grands. Nous détournons le regard de nos « jeunes filles en fleurs » quand sans raisons apparentes, elles se mettent à se métamorphoser et deviennent de vraies petites furies en quête de reconnaissance, de véritables torpilles ou tornades de séduction/ destruction pour tout saccager sur leur passage.
En effet, si les garçons ont tendance à être violents envers les autres, nous feignons d’oublier que les filles, comme leurs mères d’ailleurs, vont plutôt retourner cette violence contre ellesmêmes. Pour contenir des « démons intérieurs », des tensions ou des frustrations trop fortes, l’adolescente va retourner ses accès de violence contre elle-même – signe avant-coureur d’un acte suicidaire. Les atteintes corporelles sont de différents niveaux : coupures au rasoir, brûlures de cigarettes, ecchymoses sur le visage ou les membres. Motivées trop souvent par une haine de soi qui n’est rien d’autre que le revers de la médaille de l’hostilité (imaginée ou réelle) des autres envers soi.
Plus de violence ?
L’Observatoire national de la délinquance en France a publié un rapport qui analyse les démêlés des mineurs avec les forces de l’ordre. Premier constat : le nombre de mises en cause pour « atteintes à l’intégrité physique » (coups et blessures, vols avec violence, rackets, menaces, chantages, viols…) a augmenté de 55 % entre 1996 et 2003. On est ainsi passé de 24 000 cas à 37 000 en moins de huit ans. Et dans 20 % des cas, des ados sont impliqués. Dans le détail, on peut distinguer plusieurs cas dans lesquels les hausses sont importantes :
Violences physiques “non crapuleuses” : + 83 % ;
Violences aux représentants de l’autorité : + 83 % ;
Violences sexuelles : + 68 %.
Et il faut souligner que les “menaces pour extorsion de fonds”, c’est-à-dire le racket, met en cause une fois sur deux des mineurs. Qui est au courant des rackets dans notre société de jeunes mauriciens ? Jamais entendu parler. Nous ne voyons et n’entendons rien sauf quand il est trop tard.
Ce phénomène de violence est-il spécifique aux adolescents ? Toujours en France et pour la même période 1996 à 2003, la société française en général est devenue plus violente : l’augmentation des mises en cause pour « atteinte à l’intégrité physique » a augmenté de 50 %, toutes classes d’âge confondues. Mais le phénomène a connu chez les adolescents une évolution spécifique : l’augmentation a été plus rapide chez les mineurs mais depuis 2000, un ralentissement est constaté. En 2003, on avait ainsi 195 000 cas rapportés d’agressions et de violences, dont 37 000 par des mineurs.
Un rapport de l’Inserm sur les violences dans les collèges et lycées nuance toutefois celui de l’Observatoire de la délinquance. Ce travail a consisté à analyser les réponses de 16 500 élèves sur la violence dans le cadre de l’enquête Espad (Enquête européenne sur les addictions chez les jeunes, menée de 1999 à 2003). Résultat : la violence semble effectivement augmenter dans les collèges et lycées, mais ce sont essentiellement les petits actes de violence « ordinaire » qui connaissent la plus forte augmentation :
Dégradation de biens publics ou privés (+ 35 % chez les garçons et + 49 % chez les filles entre 1999 et 2003) ;
Vol d’objets de plus de 15 Euros (+ 15 % chez les garçons, + 29 % chez les filles) ;
Le rapport souligne des différences d’évolution selon les sexes. Les violences les plus graves ont tendance à se masculiniser. Mais certains comportements progressent plutôt chez les filles : les bagarres, le vol (dans les boutiques).
Il est impératif qu’à Maurice, nous puissions étudier avec tout le sérieux possible cette lame de fond qui est en train de déferler sur nos jeunes, les rendant de plus en plus vulnérables, peu préparés qu’ils sont à affronter les petites vagues qui font la vie ordinaire. Il y va de notre devenir car la violence à l’adolescence sous une forme auto ou hétéro-agressive est en train de devenir un problème de santé publique. Les comportements des adolescents difficiles montrent que la violence n’est pas un choix mais une contrainte qui s’exerce sur le sujet violent. On y voit une grande vulnérabilité de leur personnalité qui génère un sentiment d’insécurité interne et une dépendance accrue à l’environnement pour se sécuriser. Le comportement violent devient alors le moyen de retrouver par la destructivité une forme de pouvoir et de maîtrise de la situation qu’il ne peut avoir par la recherche du plaisir ou du succès. La violence est avant tout un échec du lien d’attachement : celle de nos filles révèle un immense désarroi, une impossibilité à combler leurs carences affectives en l’absence d’objet d’attachement. Elles peuvent alors développer une activité de quête de sensations qui ont comme caractéristiques d’être toujours douloureuses et avec une dimension autodestructrice. On le sait, plus l’enfant aura intériorisé une relation de confiance et de sécurité avec l’environnement, plus il sera porteur de sa propre capacité de se sécuriser luimême et d’être au contact de ses ressources personnelles, de plaisir notamment, plus il sera autonome et capable de s’ouvrir à la vie, à la lumière.