Aujourd’hui, le centre Oasis de Paix est installé dans un immeuble flambant neuf  face de la mer à Pointe-aux-Sables. Les quelque 250 enfants fréquentant cette institution scolaire hors du commun affichent une sérénité et une joie de vivre qui n’étaient nullement les leurs, il y a quelques années. Ce qui est devenu aujourd’hui l’école Père Henri Souchon leur ouvre des portes sur l’avenir, qui leur étaient jadis closes. L’homme derrière cette initiative en vue de sauver l’adolescent en difficulté, le curé de l’Immaculée Conception, le révérend Henri Souchon, ne sera pas au rendez-vous de la prochaine inauguration. Tout simplement, il a tiré sa révérence même si jusqu’à tout récemment, il cachait difficilement sa joie d’entrevoir cette nouvelle étape dans le développement d’Oasis de Paix.
N’empêche que l’Oasis de Paix – dont le motto demeure les quatre A de l’Adolescent en difficulté avec Amour, Accueil et Accompagnement – s’inscrit comme un monument légué par le Père Henri Souchon à plusieurs jeunes générations de Mauriciens, qui auraient connu le désoeuvrement comme quotidien. Mais le curé de l’Immaculée n’a jamais manqué de souligner que cette oeuvre a été rendue possible et réalisable grâce à la générosité de François Woo, de la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT).
De son vivant, le révérend Souchon tenait à mettre en exergue la contribution de l’ordre de Rs 55 millions de François Woo  pour transformer un terrain appartenant au diocèse de Port-Louis en un havre de paix pour des jeunes égarés sans repère dans la jungle impitoyable du Certificate of Primary Education (CPE). La satisfaction du père-fondateur du Collège Père Henri Souchon est déjà inscrite en lettres d’or sur le website d’Oasis de Paix.
“Au centre Oasis de Paix, des enfants qui n’ont pas réussi leur Certificate of Primary Education (CPE) sont encadrés par nos professeurs et quelques bénévoles. Nous réussissons à leur apprendre à lire, à écrire et à compter en deux ou trois ans. Certains réussissent leur CPE et reprennent la filière normale de l’école. D’autres suivent une formation pré professionnelle qui les conduit vers un emploi”, écrit le Père Souchon en guise d’appel au soutien à cette initiative.
Pour mener à bien ce projet dans le domaine de  la réinsertion sociale de même que d’autres projets comme l’accompagnement des Sans Domicile Fixe (SDF) de la capitale ou autres marginaux du Jardin de la Compagnie, le curé de l’Immaculée Conception se fait toujours encadrer de volontaires dévoués. Et pour l’Oasis de Paix, il peut et pourra encore compter sur le dévouement et l’engagement de Monique Leung, la directrice du collège.
Lors d’une rencontre au cours de la semaine écoulée, Monique Leung se rappelle encore les premiers balbutiements du centre Oasis de Paix, installé dans un coin historique en pierres taillées de la rue St-Georges connu autrefois comme le Centre Diocésain du Monde Ouvrier (CDMO) et en face de l’église Immaculée Conception. Tout a commencé en 2006 avec un premier groupe de 18 enfants ayant échoué aux examens du CPE. “Aujourd’hui, l’école compte quelque 250 enfants. Nos mettons beaucoup l’accent sur le motto Amour, Accueil, Accompagnenement de l’Adolescent en difficulté. Une manière de dire que nous avons enlevé tous les U et les avons remplacés par  des A”, souligne Monique Leung avec force comme pour exorciser la hantise des séquelles de l’échec au CPE.
Engagements
Le contact de la directrice du Collège Père Henri Souchon, pédagogue de formation et de carrière, avec le monde ce ces enfants en marge du système d’éducation,  est des plus révélateurs. “J’animais une classe de catéchèse dans un collège et à côté, il y avait un boucan incroyable! J’ai eu un choc terrible en apprenant que c’était des classes de Prévoc. À l’époque, je ne savais pas ce qu’était le pré vocationnel, et plus grande fut ma stupeur en constatant qu’après 7 ans de classe dans le cycle primaire et 2 ans au niveau Prévoc, certains élèves   je ne dirais pas la grande majorité ne savaient même pas écrire leurs noms”, rajoute-t-elle avec un air de nostalgie.
De par ses précédents engagements aux côtés du révérend Henri Souchon sur le plan social et dans la lutte contre les fléaux sociaux, notamment avec les Mam San Baz, Monique Leung s’est alors mise à caresser l’idée de faire de l’accompagnement scolaire avec les élèves du pré-vocationnel. Le Père Souchon, étroitement lié à l’éducation primaire avec la gestion des écoles sous le contrôle du diocèse de Port-Louis, se présente comme l’interlocuteur tout indiqué pour cette aventure.
Monique Leung, qui envisageait d’entamer un accompagnement à temps partiel, profita des conseils de sa fille, une psychologue clinicienne, en vue d’entreprendre un soutien à plein temps pour ces enfants. “Maman, pourquoi ne pas les prendre à plein temps?, m’a-t-elle demandé. Et comme je savais que le Père Souchon, alors curé de la paroisse de l’Immaculée Conception, voulait mettre à disposition une salle à l’intention des élèves, nous y avons emménagé avec 18 élèves”, poursuit Monique Leung.
Le CDMO se présente comme une étape transitoire avec aujourd’hui, l’école à Pointe-aux-Sables s’occupant à plein temps, soit de 8h45 à 15h10, des enfants en rupture scolaire et ayant échoué au Certificate of Primary Education (CPE). Les principales caractéristiques de cette population estudiantine sont que les enfants sont dans le groupe d’âge de 11 à 18 ans et sont issus de milieux défavorisés, majoritairement des faubourgs de la capitale. Le recrutement des élèves se fait de bouche à oreille ou par le truchement d’annonces dans les paroisses. Chaque classe comprend en moyenne 20 élèves, le but étant de leur donner une attention particulière, hormis une classe de special care comportant 10 enfants.
Monique Leung s’empresse d’ajouter que la scolarisation est gratuite de même que l’uniforme, une contribution de Rs 100 par mois seulement étant attendue de chaque élève. “Mais cette contribution n’est nullement obligatoire”, fait-elle comprendre.
Contrairement à la situation prévalant dans les collèges traditionnels, les élèves ne sont pas répartis en fonction de leur âge mais de par leur niveau de développement académique. La composition des classes est arrêtée sur la base des constats dressés par 5 pédagogues d’expérience comptant plus de 45 ans dans le domaine de l’éducation. Ils sont également responsables du matériel et des manuels scolaires faisant partie du programme adopté.
But ultime
“Il y a eu, en tout, 6 Levels. Les enfants commencent par le niveau 1 et font de l’éducation formelle et non-formelle. D’année en année, ils sont promus. Et c’est au niveau 3 que les enseignants et les pédagogues décident, de par le potentiel démontré de l’enfant, qui suivra la filière de l’éducation formelle, soit ceux qui sont susceptibles de prendre part aux examens du CPE. Mais attention, nous ne sommes pas des faiseurs de CPE. Il n’y a aucun bourrage de crâne! Par ailleurs, il arrive que certains, de par leur niveau intellectuel, sautent deux niveaux pour atteindre plus vite la CPE”, reconnaît Monique Leung comme pour mieux faire ressortir la spécificité de l’école Père Henri Souchon.
“Toutefois, bien que les élèves soient promus dans des grandes classes en vue des examens du CPE, ils ne négligent pas l’éducation non-formelle. Ceux ayant réussi leur CPE peuvent continuer leur parcours de formation au sein du Mauritius Institute of Training & Development (MITD) ou suivre des stages à la CMT. Et dépendant de leurs performance et aptitudes, ils pourront prétendre à des embauches sur une base permanente. Le but ultime de l’accompagnement à l’école Père Henri Souchon est non seulement d’enseigner à ces élèves à lire et à écrire, mais aussi qu’ils trouvent de l’emploi”, s’enorgueillit la directrice de l’école, qui cite le cas d’anciennes élèves formées ayant trouvé des emplois en tant que commis de cuisine dans des établissements hôteliers du groupe Beachcomber ou encore au sein de la CMT, partenaire priviligié d’Oasis de Paix. “Nous encourageons aussi certains à se joindre au mainstream, une fois l’étape du CPE accomplie. Nous avons actuellement 4 ou 5 qui entameront bientôt leurs examens School Certificate”, dit fièrement Monique Leung comme preuve qu’il n’y a jamais de cause perdue dans la vie.
Ce n’est pas Fabrice Ragoût, un adolescent de 16 ans, qui a réussi sa conversion au sein de l’Oasis de Paix, qui dira le contraire. Au moment où Week-End le rencontrait, jeudi dernier, il était affairé dans l’atelier menuiserie, dont le matériel a été offert par le Groupe Terra et la State Bank of Mauritius (SBM). C’est un jeune épanoui et fier de son parcours avec, à la clé, son certificat de CPE.
“Mo ti komenser Port-Louis. Se mo matante ki ti amen moi. Mo ti touzours envie gagne mo certificat parey kuma mo bann kamarad. Zordi, mone gagne li premier coup même. Mo bien fier”, dit-il. À l’instar de beaucoup d’autres de ses camarades, il entamera bientôt un stage de formation au sein de la CMT comme pour confirmer sa voie.
L’école Père Henri Souchon franchira une nouvelle étape avec le recrutement de deux nciennes élèves pour animer la boutique artisanale, qui ouvrira ses portes bientôt. Pour la direction, Annabelle, 18 ans, et Anastasia, 16 ans, sont “très douées dans leur discipline.” L’éducation non-formelle pour les filles consiste en des cours de couture, de broderie et de peinture. “Par la peinture, nous les faisons voyager à travers différentes cultures et différentes techniques de cet art”, souligne Marjorie Nadal. Pour les garçons, c’est principalement des ateliers de menuiserie et de sculpture. Récemment, grâce à la collaboration des Scouts, une portion de terre leur a été allouée pour en faire un jardin bio.
Le nouvel immeuble construit à Pointe-aux-Sables abrite au rez-de-chaussée trois salles de classe, une classe faisant office de salle de conférence et une boutique artisanale, un atelier couture, une salle informatique, un staff room et un laboratoire de langue. L’école à vocation sociale a cédé une salle aux enfants autistes de Maurice qui eux aussi participent aux ateliers de sculpture avec leurs enseignants. Le premier étage compte 10 salles de classe et le second, quatre classes et six multipurpose classrooms qui servent à ce jour de salle de théâtre. Les élèves préparent actuellement deux pièces de théâtre: Aladin et la lampe merveilleuse et Ali Baba et les 40 voleurs comme pour mieux éveiller tous les sens de ces jeunes connus pour une adolescence en difficulté.
Un héritage du Père Henri Souchon, dont la valeur est incommensurable pour cette frange de la jeunesse mauricienne dite à risque.