L’Université Populaire de l’Île Maurice (UPIM) va commencer dans quelques jours sa septième année de conférences-débats. Rappelons d’abord ce qu’est l’UPIM, et tâchons de regarder avec du recul ces années écoulées à vouloir se rapprocher des gens par le biais du partage des connaissances et de la place centrale laissée au public.
Ouvrir la connaissance à tous
Lorsque en 2007, j’ai décidé, avec l’aide, la motivation et l’impulsion des collaborateurs de l’époque, Dhanjay Jhurry, Laurent Dubourg et Véronique Garrioch, de mettre en place et d’organiser des cours et des conférences-débats pour le public mauricien, l’idée paraissait un peu folle. Ces conférences sont adressées à tout le monde, sont ouvertes à tous et sont totalement gratuites. Mais elles veulent viser aussi et surtout celles et ceux qui n’ont pas fait d’études ou qui les avaient laissées loin derrière eux. Le premier principe de l’UPIM est d’ouvrir la connaissance à tous. On est loin du compte, car les personnes qui font le déplacement aux mairies de Port-Louis, Curepipe ou Beau-Bassin/Rose-Hill (lieux de nos conférences) sont peu nombreuses. Première raison que l’on pourrait évoquer : c’est la difficulté à pouvoir se déplacer par les transports public en fin d’après-midi et en début de soirée, ou le samedi matin. Deuxième raison d’ordre plus symbolique : le savoir fait peur. Il faut être conscient que ceux qui ont des diplômes ont un certain pouvoir, voire même un pouvoir certain dans la société, et que par le simple fait de posséder des qualifications, ils intimident souvent ceux qui n’en possèdent pas. Ceci est un frein important à l’accès à nos conférences-débats. Le savoir amène très souvent le pouvoir, et ceux qui académiquement ne sont pas détenteurs de diplômes (reconnaissance sociale) n’ont pas droit de citer, dans un pays où l’instruction et les études sont quasiment une religion.
Nous aurions aussi voulu toucher les étudiants (secondaire et surtout l’université), les femmes au foyer, les employées et les ouvriers, toutes celles et ceux qui auraient pu tirer un quelconque bénéfice à venir assister à nos conférences-débats, et dont les intervenants, dans leur ensemble, montrent que le savoir n’est pas quelque chose de sacré, ni d’intouchable, mais qu’il mérite (et invite) à la discussion. Ces classes sociales sont présentes à nos conférences-débats, mais bien trop peu. La deuxième raison est qu’en fait nous n’allons pas vers les gens, nous ne faisons pas le pas en direction des personnes prises par leurs activités quotidiennes, et qui sont, pour beaucoup, un combat pour (sur) vivre (« pou rode so lavi »). Combat qui prend déjà une grande partie de leur énergie. Ce sont en fait les gens qui viennent à nous, et cela suppose une démarche volontaire, ce qui semble limiter le nombre de participants.
Démocratiser la culture
Nos interventions concernent toutes les disciplines que l’on peut trouver à l’université : économie, littérature, histoire, sociologie, psychologie, physique, biologie, journalisme, cinéma, histoire de l’art, sciences politiques, paléontologie, philosophie, nouvelles technologies, patrimoine culturel, anthropologie, etc. Nous ne proposons pas tout le temps cet immense éventail. Mais nous avons eu, durant les six années écoulées, des interventions, à un moment ou à un autre, dans ces domaines du savoir. Cette manière de rendre accessible au plus grand nombre le savoir relève d’une certaine approche de la culture, car la culture n’est pas à dissocier du savoir. Elle est liée à elle, et tout ce qui relève des connaissances participe à la culture au sens large. Les êtres cultivés ne sont pas que les détenteurs du savoir, mais ceux qui savent et savent faire des choses, quelles qu’elles soient. Dans un pays où la culture n’est qu’exclusivement perçue comme appartenance ethnique ou religieuse, démocratiser la culture est un des grands enjeux de Maurice. Faire prendre conscience que la Bhârata Nyatam ou le soufisme, le séga ou Confucius, le ghazal ou Platon ne sont pas des éléments provenant seulement d’un contexte culturel précis, mais s’adressant à tous, c’est cela qu’on appelle la démocratisation, c’est-à-dire rendre accessible à tous, et surtout à ceux qui le désirent, les productions culturelles mondiales. Nous savons qu’à Maurice on trouve plusieurs traditions et éléments culturels des quatre coins du monde : au lieu d’être un frein et de vouloir bien délimiter les frontières communautaires et culturelles, ces éléments peuvent être, au contraire, un terreau d’une richesse inouïe, seulement si l’on se donne les moyens de considérer la culture comme quelque chose qui doit se démocratiser, se montrer, s’expliquer et se pratiquer pour tous.
Il est aussi vrai que notre manière de procéder dans les conférences-débats reprend les types de pédagogies traditionnelles (un conférencier et un public), mais tente de casser cette hiérarchie en procédant à chaque fois par les questions et les interventions des auditeurs qui deviennent alors des participants : la deuxième heure de la conférence est consacrée au public pour interroger l’intervenant. Non seulement l’interroger sur des points de son intervention, mais aussi interroger ses pratiques et ce qu’il apporte. Discuter et débattre aussi. Le public n’est pas un réceptacle. Les connaissances contrairement à ce que l’on pense, ne se transmettent pas, car cela supposerait que la relation entre l’intervenant et le public est comme un liquide qui se transmet tel quel sans perdition d’un endroit à l’autre. Les connaissances se disent, sont appropriées ou réappropriées de manière différente suivant les auditeurs, et se (re) discutent ensuite. La démocratisation de la culture et du savoir touche toutes les classes sociales et toutes les communautés de notre pays.
Développer l’esprit critique
Parmi les points qui motivent les conférenciers de l’Université Populaire se trouve l’esprit critique qui demande toujours à être exercé. Non seulement il est important de pouvoir exercer son esprit critique face à toutes les formes de pouvoir (politique, économique, religieux, éducatifs, etc.), mais la force critique s’opère aussi vis-à-vis du savoir. Employons une formule choquante et disons que l’Université Populaire vise « l’élitisme pour tous ». Cet oxymore, dû à l’homme de théâtre français Antoine Vitez, à l’intérêt de provoquer la réflexion. L’élitisme renvoie d’emblée à un cercle restreint, une petite communauté où se trouvent les meilleurs, une caste qui détient le savoir et donc une certaine forme de pouvoir. Qui dit « pour tous » envisage, dès lors, exactement le contraire : aucune discrimination, aucune ségrégation, aucune sélection, aucune mise à l’écart, aucune marque de supériorité quelles qu’elles soient. Mettre en pratique cette idée est déjà une démarche critique qui est aussi un acte politique (au sens large) en soi. Le savoir est devenu une marchandise qui se monnaie et se paie parfois très chère. Il est un enjeu économique, social et politique, et donc toujours réservé à une partie de la population et généralement à celle qui a les moyens, même si le système de bourse est là pour tenter d’équilibrer les choses.
Il ne s’agit pas ici d’être aveuglé par un idéalisme outrancier, car proposer l’élitisme pour tous ne veut pas dire que tout le monde peut effectivement accéder au savoir et à la réflexion critique dans les mêmes conditions et au même rythme. Il semble évident que l’accès au savoir par certaines parties de la population n’ayant jamais été scolarisées les écarte d’emblée de nos conférences, ce qui reproduit une forme de discrimination, d’ailleurs, due à leur parcours non-scolaire. Ces personnes ont des savoirs et des savoir-faire qui ne sont pas reconnus socialement et qui mériteraient qu’on s’y arrête, en mettant en place, pourquoi pas, des institutions qui reconnaissent leur compétence. Cette démarche d’élitisme pour le plus grand nombre est une sorte de cri de ralliement pour toutes celles et ceux désirant savoir, car pour reprendre la première phrase d’un des livres les plus célèbres d’Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ». L’université Populaire tente de se focaliser sur le premier mot de cette phrase en proposant des conférences-débats gratuites, ouvertes à tous et dont les conférenciers sont aussi tous bénévoles.