Comme je l’ai fait comprendre dans mes précédentes contributions à la page Forum, je fais partie de cette troisième culture scientifique qui remet en question la traditionnelle rigidité liée à la publication des travaux scientifiques destinés au grand public. L’histoire intellectuelle de l’humanité est un sujet complexe, avec des analyses variées. Littéraires, historiens, scientifiques et philosophes ont enrichi la connaissance de cette histoire à travers leurs réflexions. Chaque siècle apporte ses tendances en matière de philosophie, politique, religion, culture, économie, science et technologie. De ce fait, la culture intellectuelle a été ponctuée de mutations en relation avec le progrès des civilisations et l’émergence de connaissances nouvelles. Notre histoire intellectuelle a connu premièrement une grande culture philosophique, en particulier durant l’ère grecque, une période riche en travaux scientifiques durant l’ère islamique, puis une importante période au plan littéraire jusqu’au 16e siècle. Et ce, pour ensuite évoluer en parallèle avec la révolution scientifique commençant au siècle de la Renaissance et se consolidant sérieusement au vingtième siècle. Entre les années 750 et 1500, le monde musulman fut le plus prolifique en termes d’innovations scientifiques. Les racines de cet essor scientifique étaient iraniennes, indiennes et grecques. Les savants de cette période, appelée l’Âge d’Or du monde musulman, étaient issus de plusieurs communautés, juive, chrétienne et essentiellement musulmane. Cette culture, qu’on peut appeler la première culture scientifique, allait connaître une régression les siècles suivants.
La méthode scientifique
L’évolution de la méthode scientifique moderne a été une longue et difficile maturation à travers les âges. De manière progressive, la philosophie naturelle ou la science se désengageait du domaine philosophique pour se focaliser sur la réalité du monde naturel. Sur la proposition de l’intellectuel William Whewell, fut créé le mot « scientist » dit « scientifique » en français ; le domaine de la philosophie naturelle devint ainsi science, domaine du savoir lié à l’expérimentation, directement ou indirectement. On peut comprendre pourquoi. Depuis des siècles les débats sur la réalité de l’univers exigeaient des réflexions, que génère la pensée des hommes, fondées sur des observations sensorielles. Les philosophes « naturels » comme Ibn al-Haytham, Al Buruni, Al Kindi et Roger Bacon utilisaient pour leur part les méthodes scientifiques fondées sur l’observation sensorielle et l’expérimentation. Le monde musulman avait introduit au Moyen Âge la méthode scientifique en rupture avec les anciennes pratiques. C’était la révolution scientifique des 16e et 17e siècles qui donna naissance à la science moderne, la deuxième culture scientifique, qui repose sur l’expérimentation et la formulation des théories et lois pour éventuellement aboutir aux nombreuses découvertes en physique, chimie, astronomie, cosmologie, biologie et autres. Durant les siècles suivants l’explosion d’une culture technologique liée à la recherche scientifique fera épanouir la culture de l’entrepreneuriat et l’économie industrielle de notre ère. Il s’agissait du transfert des connaissances scientifiques des laboratoires aux industriels.
L’émergence de cette 3e culture scientifique
 La dernière invention de la culture intellectuelle germa durant ces trois dernières décennies pour nous propulser dans la troisième culture scientifique : culture intellectuelle incontestablement marquée par un débat public où les auteurs des livres et articles populaires présentent analyses et données scientifiques sur l’environnement ; la faune et la flore ; le climat ; la nature de l’existence, de l’univers et de la vie ; le rapport avec les technologies, surtout la technologie informatique et énergétique, et la vie des hommes entre autres. Ceci représente un transfert direct de connaissances scientifiques des chercheurs à tous ceux qui désirent en acquérir.
Pour le monde occidental, la première culture intellectuelle a été littéraire et philosophique dont on connaît bien la richesse durant la Grèce antique. La science, qui nous a produit l’extraordinaire deuxième culture intellectuelle occidentale, a été critiquée et admirée selon l’impact qu’eurent les découvertes sur la vie des hommes. Depuis un siècle déjà, la science a vu ses découvertes soit anéantir les humains soit les enrichir. Rien ne présageait que durant les dernières décennies du 20e siècle certains scientifiques allaient s’adonner à une nouvelle façon de mettre à contribution la science : la troisième culture scientifique où le dialogue intellectuel se caractérise par une participation active du public.
Citons l’exemple de la participation publique aux débats intellectuels dans des revues les plus prestigieuses au niveau mondial. Afin de mieux saisir ce phénomène, on se réfère ici à l’article intitulé « And man made life », publié dans « The Economist » où bon nombre de lecteurs ont la possibilité d’exprimer leurs points de vue, comme la mienne reproduite ci-dessous et qui recevait 12 appréciations de la part des autres lecteurs. Ce texte fait référence à la vie artificielle selon l’ouvrage de l’équipe de Craig Venter en mai 2010. Mon commentaire sur The Economist est comme suit :
“The article’s title does not reflect the contents, not even marginally. However it is scientific and philosophical news worthy of highlighting in your journal. The fundamental fact is that this is just an interesting biological experiment and proves how far we are from understanding the real nature of matter, of life and of reality. I feel I have a good grasp of these issues which is the reason why I made these remarks. Let us say that this breakthrough as it appears today, is actually like the first Mendel’s work on peas in 1865 or so and what it then meant for 20th century genetics. Yet we have a long way to go. Contrary to what most people believe, life is not only about biology, life is about biology, biochemistry, chemistry and above all about physics, and about philosophy. It cannot be argued you have created unless you make protoplasm, cell membranes, genes, and proteins which can combine to produce the apparent characteristics of life. Whether consciousness would be produced in this combination is impossible to foresee, but it is actually still impossible to say what is consciousness, and we are not sure that bacteria to higher plants do not possess some kind of consciousness and its implication for evolution”. [Abed Peerally.]