Keli a 24 ans et Kristelle 21. La première a eu de gros problèmes avec l’alcool. Au point de perdre son boulot et « lame vinn long, tou, perdi ti copin, gayn laguer lakaz… ». La seconde est mère de trois enfants en bas âge. Sa relation avec la drogue est toujours complexe. Elle fume de l’héroïne et s’est shootée trois fois, dit-elle.
Les deux jeunes femmes sont des patientes du centre La Chrysalide à Bambous. « Elles ont été tellement habituées à ne voir que leurs problèmes et les autres étiquettes qu’elles ont oublié qu’elles sont des femmes, avant tout ! » signale Marlène Ladine, directrice du centre. L’un des objectifs de la thérapie, justement, est de ramener ces femmes à se reconstruire et retrouver leur identité de femme…
« Avec toutes leurs complexités. En sachant que la drogue, l’alcool, la prostitution ont fait partie de leurs quotidiens. Mais que c’est maintenant du passé et qu’elles ont droit à un futur. Un avenir avec toutes ses chances. Malheureusement, c’est là l’un des obstacles les plus durs dans le cheminement de ces femmes. Car elles estiment que leur vie s’est arrêtée avec leur passé de toxicomane, d’alcoolique ou de travailleuse du sexe. Et elles n’entrevoient alors plus d’avenir pour elles-mêmes », souligne la directrice du centre.
Marlène Ladine laisse ainsi entrevoir l’immense travail à abattre.  Outre le sevrage des produits et substances, les animateurs du centre La Chrysalide ont aussi pour mission d’aider les patientes « à retrouver une vie normale au sein de leurs foyers. Avec leurs enfants, maris, père et mère. Mais souvent, c’est une étape difficile, ces femmes ayant rompu tout lien avec leur propre identité de femmes. Il nous faut donc leur réapprendre cela aussi ».
Menue, jolie, d’un aspect très frêle, Kristelle se dit d’une très petite voix qu’elle n’est pas « assez for dan latet… » Comme s’il lui faut un immense effort et beaucoup de force pour se raconter. Cette jeune femme de 21 ans est déjà mère de trois petits enfants : l’aîné a 3 ans, le cadet 2 ans et le benjamin 8 mois.
Kristelle n’a pas eu une enfance normale. Sa mère est décédée il y a quelques années. Emportée par les affres d’un long vécu de toxicomane. Elle connaît très peu son père. De ses frères, l’un a sombré aux sirènes de la drogue, un autre est handicapé et un autre encore vit auprès de leur grand-mère. « Li pa donn nouvel ni gayn nou traka… Li travay kan ena enn fet, zis pou gayn impe kas ek diverti. »
Notre interlocutrice avoue aussi avoir une soeur. « Que ma mère a donné en adoption depuis qu’elle était bébé. Ce qui fait que je ne la connais pas… » Dans la gestuelle comme dans les mots, une expression chez Kristelle saute aux yeux : la résignation.
Résignation
« C’est une attitude qui me révolte, confie Georgette Talary, animatrice du centre. Je suis une battante de nature. Je ne peux pas accepter qu’une femme s’abandonne comme cela. » Consciente des complexités que vivent ces patientes qui viennent vers le centre pour un nouvel espoir, l’animatrice poursuit : « C’est une première réaction. Épidermique. Mais après j’apprends à les connaître. Et je dois avouer que j’ai énormément appris auprès de ces femmes. Elles m’ont donné un autre regard sur la vie… »
Kristelle, catégorique, veut « sorti depi dan yen. Fim la poud, li enn yen for terib. Li plis ki piker… » Et coûteux. Les mains croisés, le regard au loin, l’apparent calme que traduit son corps est loin de témoigner des vives inquiétudes qui narguent son esprit. « Trwa fwa mo finn vinn sant Chrysalide. Enn fwa, monn rest trwa semenn… Lot fwa, enn zour. Senn fwa-la, mo esper mo manz ar li… Mo pu res ziska lafin… » Son unique souci : « réussir à me passer de la drogue afin d’être présente pour mes trois enfants. Ils comptent sur moi. » La méthadone représente ainsi pour elle un espoir…
Kristelle partage sa vie avec le père de ses enfants. Mais le doute la tenaille… « Eski li pou atann mwa… ? Eski li pa pou al rod ayer ? Zom sa… » se trahit-elle. Elle est persuadée qu’elle « ne pourra pas avoir la force de tenir jusqu’au bout. Mo feb. Mo pa ena kuraz. Mo per mo mank lafors pou continye ».
« Quasiment toutes les femmes qui viennent vers nous, au centre, souffrent des mêmes problèmes, signale Marlène Ladine. Elles ont vécu tellement longtemps dans un univers d’hommes et sous leur joug elles pensent qu’elles n’ont aucune force. » La directrice de La Chrysalide continue : « Ces femmes n’ont quasiment jamais appris à être femme. Elles sont mères, femmes, conjointes, pourtant. Leur parler de leur féminité, c’est comme leur parler dans une langue étrangère et inconnue ! »
Mme Ladine, de son vécu de travailleur social auprès des travailleuses du sexe dans le pays, explique comment « à cause de leur dépendance à la drogue ou l’alcool, et quand elles deviennent travailleuses du sexe, ces femmes mènent une existence qui leur enlève toute part de féminité ». Elle ajoute : « pendant longtemps, nos aînés nous ont inculqué que les hommes travaillent et subviennent aux besoins des femmes. C’est de là que vient le respect et l’attitude de soumission de la femme devant l’homme. Or, maintenant, ce n’est plus le cas. C’est même l’inverse ! Ces femmes, par exemple, ce sont elles qui font marcher le ménage. Ce sont elles qui ramènent les sous à la maison. Pourtant, malgré tout, elles demeurent toujours dans une forme d’esclavagisme envers les hommes de leur vie… C’est cela qu’il nous faut changer. »
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L’alcool : la dérive
Keli n’a pas le même type de soucis que Kristelle. La jeune femme de 24 ans confie qu’elle « avait tout : une maison, une famille unie, un travail correct… » Pourtant, petit à petit, l’alcool commence à avoir raison de ses week-ends. « Mo ti pense zis dan wiken sa… Donc, li pa enn problem. » Mais les choses s’agrravent quand « mo kumans met lame dan la kes. Kan mo rant lakaz, mwa ek mo papa gayn diskision… »
La jeune femme perd son emploi. Des vols et autres problèmes d’ordre professionnel s’enchaînent. L’alcool devient un refuge tout indiqué. D’autant qu’il y a quelques années, elle a été témoin d’un acte de désespoir de la part d’un de ses proches. L’expérience la traumatise et la marque à vie. « Mo ti kontan nek bwar pu bliyé… Pa pense. Pa reflesi a bann problem dan mo lavi. Kan leve lendemin matin, brosse ledent bien, douche, tousala… Pa pu dir finn bwar la vey. »
Mais pour Keli, la descente aux enfers ne fait que commencer. « Je pensais que l’alcool allait résoudre mes problèmes. Au contraire, il les envenimait ! » Outre une relation très difficile avec son père, elle perd son petit ami. La situation étant devenue ingérable pour tous… La jeune femme se dirige alors vers le centre La Chrysalide, déterminée à mettre fin à sa dépendance à l’alcool.
Cela fait cinq mois que Keli a entrepris la thérapie et s’adapte au quotidien dans le centre. « Au départ, avoue-t-elle, je voulais partir tout de suite ! Je pensais que je n’allais jamais tenir, que c’était trop dur. » Pourtant, graduellement, « monn rann mwa kont ki mo ti pe sanze. Ek mo finn kontan seki pe sanze en mwa. » Désormais, la peur du reflet dans le miroir semble s’estomper petit à petit.
Souriante et traduisant sa joie, Keli admet : « Maintenant quand mon père me regarde, il est fier. Ce n’est plus la même chose qu’avant… » Ce dont elle a hâte, c’est de finir les cinq prochains mois et refaire sa vie, avoir un boulot, s’occuper de sa maison, se marier…
Pour Keli, le processus de retour vers la féminité et l’identité de femme semble être bien amorcé.
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8 mars : célébrer la femme
Trois centres destinés aux femmes – La Chrysalide, Étoile d’Espérance et SOS Femmes Battues – conjuguent leurs efforts pour marquer la Journée de la Femme le jeudi 8 mars.
Patrick Boulonne, directeur d’Étoile d’Espérance, explique la démarche : « Nous voulons célébrer la femme. Qu’elle oublie, ce jour-là, les innombrables problèmes auxquels elle a à faire face dans son quotidien d’alcoolique, de toxicomane ou de travailleuse du sexe. Le 8 mars, elle doit s’amuser. » Un programme conjoint a été mis au point et se déroulera de 11 h à 16 h au siège du centre à Moka.
Les membres du personnel des trois centres ainsi que les actuelles et anciennes patientes ont été conviés pour la circonstance. Près de 200 personnes sont donc attendues. Une partie protocolaire, en présence de la ministre de l’Égalité des Genres Mireille Martin en début d’après-midi est aussi au programme.
« Mais le ton est surtout à la fête et la célébration, rappelle Patrick Boulonne. L’endroit sera décoré avec des fleurs et des ballons. D’ailleurs, nous avons appelé ce jour la “Journée Fleurie”, pour sa connotation joyeuse… »