Aurèle ANQUETIL ANDRÉ

L’avènement de la politique à Rodrigues remonte à proprement parler des années 1960. Cependant, à la fin des années 1930, une personnalité importante de la politique mauricienne fut exilée à Rodrigues, en l’occurrence Emmanuel Anquetil (1885-1946), un syndicaliste et deuxième leader du Part travailliste après la démission de Maurice Curé. Ce que nous pouvons retenir d’Anquetil, c’est sa détermination à être toujours aux côtés des travailleurs malgré toutes les pressions exercées sur lui par les conservateurs et le gouvernement colonial. Il refusa même un poste très lucratif afin de garder son indépendance et sa liberté de pensée. Aurait-il eu un impact quelconque sur les Rodriguais durant son court exil ? Aurait-il eu une influence quelconque sur les premiers politiciens rodriguais 20 ans après son passage dans l’île ? Les Gervais Mercure, Xavier Prudence, Max Lucchesi, Basile Allas et pourquoi pas Karl Elysée, et même Clément Roussety, auraient-ils été influencés par cette haute personnalité de la politique mauricienne ? Une recherche dans ce sens serait intéressante !

Opportuniste, le PMSD de Gaëtan Duval profita de l’occasion dans les années 1960 pour asseoir son hégémonie sur la politique rodriguaise jusqu’en 1982. En fait, le PMSD utilisa la méthode coloniale “Divide and Rule”. Dans les années 1970, avec la montée du militantisme, surtout avec le MMM, ennemi juré du PMSD, Rodrigues ne fut pas épargnée. Le MMM s’intéressa de près à ce qui se passait à Rodrigues et apporta son soutien à la naissante Organisation du Peuple de Rodrigues. Il anima de nombreuses réunions à Rodrigues sur un thème respectueux de la spécificité des Rodriguais, « Rodrigues aux Rodriguais », et en 1982, les deux élus de Rodrigues firent leur entrée triomphale au Parlement national et au gouvernement MMM/PSM. Quelques années plus tard, le MMM alla même jusqu’à proposer un poste important à une Rodriguaise, mais l’intéressée refusa puisqu’elle décida de poursuivre sa mission auprès des siens, comme Emmanuel Anquetil.

Où en est la conscience politique à Rodrigues à l’aube de 2020 ? Après 36 ans de représentation au Parlement national, la conscience politique rodriguaise a-t-elle évolué ? Il faut noter que de 1967 à 1976, l’île Rodrigues fut représentée au Parlement par un Rodriguais, Clément Roussety, sous la bannière du PMSD.

Certes, il y a eu une dévolution du pouvoir en 2002, à l’insu des Rodriguais. Plus de 15 ans après, où en sommes-nous ? Les partis politiques vieillissent et les dirigeants s’enracinent. Le renouvellement de la classe politique n’est pas d’actualité. Les jeunes loups politiques ne s’intéressent plus aux valeurs sociétales, mais plus au mercantilisme politique. Le principe de solidarité qui anima les partis a été oublié et c’est l’intérêt personnel qui a pris le dessus avec une arrogance honteuse du pouvoir et de la richesse matérielle. Où est passé le chant qui résonna à partir de l’année 1976, « Solidarité Mes Frères » ?

À l’aube de 2019, j’estime qu’il faut une réflexion en profondeur sur la direction à donner à Rodrigues. La politique du Béton, Bitume et Benzine n’est pas durable. La mise en place d’une politique ayant pour thème « Ile écologique » est trop timide. Le principe de démocratie participative n’est qu’un leurre pour assurer la réélection de certains.

Il y a nécessité donc d’un vrai renouvellement de la classe politique rodriguaise, à commencer par légiférer pour que les propriétaires à vie des partis politiques ne briment plus la capacité novatrice et créatrice de nos jeunes. Il faut légiférer sur le nombre de mandats des élus afin de permettre à la jeune génération de participer plus activement à la construction de la société rodriguaise.

Autant de questions que tôt ou tard, nous devons répondre si vraiment nous avons à coeur le développement harmonieux de l’île Rodrigues que nous aimons tous. Si la politique « après moi le déluge » semble payante aujourd’hui, demain, ce sera la misère noire. Il faut donc en finir avec cette politique de la course effrénée vers la richesse personnelle. « Bef dan disab sakenn get so lizie », dit-on. À bon entendeur, salut !