Reconnue par la fédération internationale des luttes associées (FILA), la croche gagne actuellement les rives mauriciennes. Tant et si bien que le premier championnat de l’Océan Indien se déroulera sur notre sol, plus précisément au Centre de Lutte à Vacoas, le 22 janvier prochain. Alors que la fédération mauricienne de lutte amateur s’attelle à faire de cette première un succès, voilà l’occasion de découvrir cette discipline à travers un article paru dans le quotidien français Le Monde, avec un témoignage de Jérôme Sanchez, instituteur depuis quinze ans à l’île soeur et passionné d’arts martiaux.
Nous sommes au début des années 2000. Instituteur installé en métropole, j’ai à   peine 27 ans quand je pose mes valises sur l’île de la Réunion. Pratiquant  d’arts martiaux depuis ma plus tendre enfance, je m’inscris un peu par hasard dans un club de lutte olympique: l’Académie La Croche de Saint-Paul. D’emblée, le courant passe avec le propriétaire des lieux, Patrick Blanca.
A quarante ans bien sonnés, ce Créole en paraît dix de moins. Et sa silhouette athlétique interpelle. Ses muscles semblent taillés comme des lames de couteaux, secs et filandreux, sans excroissance disgracieuse. De là provient cette souplesse étonnante qui lui permet de faire un grand écart à la verticale sur un mur. Son métissage est à l’image de la Réunion: un melting pot où le sang de l’Afrique, de l’Europe et de l’Inde semble avoir trouvé son point de chute. Si les racines du métis paraissent venir du fond des âges, son parcours martial est, lui aussi, des plus électiques: sambo, yoseikan budo et luttes olympiques. Et quand naïvement je lui demande d’où vient le nom chantant de sa salle pourtant dédiée aux arts martiaux et sports de combat, il répond, goguenard: «La croche, c’est la forme de lutte qui a égayé mon enfance. J’y jouais avec mes camarades, sur le sable en bord de mer ou sur l’herbe dans les jardins publics».
«Quelles peuvent bien être les différences entre cette lutte réunionnaise et les styles olympiques (lutte libre et gréco romaine)?». La question traverse mon esprit avant que je me décide à lui en toucher deux mots. «La différence? Rien de plus simple: le combat ne s’arrêtait pas au sol. On continuait jusqu’à ce qu’un des deux dise «La paix!» ou bien «arrête!», quand il était contrôlé par une prise douloureuse», explique Patrick Blanca.
Quelques démonstrations techniques viennent éclairer son esprit. Immédiatement, je reconnais les clés articulaires et les étranglements. Ceux-là mêmes que j’avais appris en pratiquant le judo, le ju-jitsu ou lee ju-jitsu brésilien. Certains attestent que la croche était pratiquée au moins depuis la fin du 19e siècle. Une carte postale de 1905 certifie en tout cas qu’elle l’était au tout début du 20e siècle. A ce stade, la rencontre avec Frédéric Rubio est déterminante. Cet expert auprès de la FILA et    de la CONFEJES a milité pendant plus de quinze ans pour la survie des luttes traditionnelles en Afrique. Jadis basé au Sénégal, il a synthétisé les différentes styles de lutte africaine pour leur permettre de résister à la déferlante du football. C’est Frédéric Rubio lui-même qui va analyser les techniques et les pratiques de la croche pour rédiger une réglementation alliant la tradition et modernité (catégories de poids, durée de combats entre autres).
Cette réglementation est limpide: une  projection vaut un point, une immobilisation un point, et la victoire peut s’obtenir avant la limite du temps réglementaire en cas de renoncement de l’adversaire ou d’arrêt de l’arbitre. Un livre est publié en 2006 dans une maison d’édition locale, Azalées, avec une préface du président de la FILA, Rapahel Martinetti. C’est une reconnaissance institutionnelle, mais il reste désormais le travail de terrain. Former les cadres, ouvrir les clubs et organiser les premières rencontres officielles.