Pouvoir fort
D’emblée, soulignons que le présent gouvernement est un pouvoir fort, reposant sur une majorité plus que confortable de trois quarts. A l’opposé en termes de nombre d’élus, les différents gouvernements précédents, depuis la fin des années  80, se constituaient avec des majorités précaires.
Il faut aussi noter que la configuration actuelle du pouvoir en place est singulière. Les trois partis constituants ce pouvoir n’ont pas un ancrage de masse historique. Le Parti Liberater est né de la dernière pluie politique, tandis que le MSM et le PMSD ont pendant des années incarné le rôle des cinq sous qui complétaient la roupie. Et c’est en fait ces quelques cinq sous qui, dans une conjoncture inédite, constitue un pouvoir à majorité de trois quarts en ce moment.
Souci d’une assise fragile
La symbiose du nouveau pouvoir avec la population, selon toute probabilité, pourrait être éphémère, voire très volatile. C’est un des principaux soucis de ce pouvoir. Il cherchera à tout prix à transformer cette adhésion populaire conjoncturelle en une dans la durée. Pour cela, il essaierait d’adopter dans la forme une posture contraire à celui du précédent pouvoir en ce qui concerne les scandales, l’arrogance, et les moeurs entre autres. En fait, il était condamné à entériner la promesse pour la majoration de la pension de vieillesse. Il a poussé plus loin avec son appel à l’Industrie sucrière concernant les primes et les rémunérations pour les jours de grève.  Le compteur est remis à zéro en ce qui concerne le permis à points. Pour la carte biométrique, il est indiqué que les bases de données seraient détruites. Pour se donner une image de gouvernement « clean », il poursuit sur sa lancée dite de « nettoyage ». Quelques gadgets ça et là qui font retentir un signal fort psychologiquement au sein de la population en termes d’engagement électoral, permettra à ce gouvernement de surfer sur son petit nuage, extasié par la récente euphorie de la victoire électorale. Ainsi il tente de brasser large pour essayer de se prémunir de cette adhésion dans différents secteurs de la population et compenser son manque d’un ancrage durable et organique dans les masses.
La stratégie de la politique économique et la réalité objective
Ce pouvoir sera vite rattrapé par la réalité objective. Il reste un pouvoir foncièrement populiste. Ces dirigeants laissent planer la nostalgie du « miracle économique » des années 80/90 et fait miroiter devant la population l’illusion de la réitération du même exploit en termes de « miracle » futur. Sous ce slogan larmoyant se cache l’essence de la politique économique prônée par le tandem Jugnauth/Lutchmeenaraidoo. Ce seraient les mêmes recettes inspirées du même paradigme néolibéral qui durant ces 30 dernières années  nous a dessiné un pays avec des luxueuses vitrines de la gamme IRS et de cybertours juxtaposées aux arrière-cours jonchés de poches de pauvreté et de désespoir social.
Avec ce libéralisme à la sauce Lutchmeenaraidoo et des successeurs et prédécesseurs de ce dernier, pendant le ‘miracle économique’, la majorité de la population a vécu une vie indigne. Aujourd’hui de plain-pied dans la crise, cette dernière va encore faire l’expérience d’autres colliers de malédictions en termes de vécus du chômage, du licenciement, du problème de logement, de dettes, de dépression, de l’insécurité, de la drogue, de l’alcool, de la violence domestique, de la montée du crime entre autres. Ce libéralisme diffuse, plus gravement, la peur, l’angoisse sociale que les individus vivent personnellement. Ce libéralisme organise systématiquement la casse de l’État social, principalement à travers la privatisation, la dérégulation et la déréglementation, notamment la destruction du code du travail et de la sécurité sociale. Avec lui le monde est en train de vivre une paranoïa dans la course au profit absolu. Il gangrène toutes les relations sociales et s’impose comme théorie de référence.
Pourtant le gourou mauricien de ce néolibéralisme, le fameux équilibriste Lutchmeenaraidoo prédisait, selon son ancien leader Paul Bérenger, que nous allons au-devant de grandes catastrophes avec cette même politique économique (fait que le premier nommé n’avait pas nié).
De quoi nous faire froid dans le dos tant les nouveaux tenants du pouvoir sont détachés d’une lecture consistante de  la réalité objective et continueraient à nous faire vivre l’obsession de leur utopie réactionnaire en termes de la même  stratégie politique économique de fond.
Y a-t-il une volonté pour vraiment changer de décor ?
Un gouvernement qui a la volonté politique d’en finir avec le chômage, la pauvreté, la fracture sociale entre autres doit indiquer ce qu’il fera  de l’Employment Rights Act, de l’Employment Relations Act, de la politique ‘Hire and Fire’ et de la loi favorisant le licenciement sauvage, de la politique d’écorcher vif les masses populaires à travers les majorations des taxes indirectes pour donner aux riches par le truchement des réductions insultantes des impositions fiscales, la politique de privatisation et de déconstruction de l’État social. La liste ici n’est pas exhaustive. Mais il est pertinent d’ajouter et d’évoquer le droit de grève, car symboliquement le nouveau gouvernement a fait appel à  l’industrie sucrière pour payer les jours de grève et aussi la mesure populaire de 600 roupies de compensation ‘across board’. Tout ça paraît bien alléchant !
 Mais la dure vérité est qu’on apaise la faim d’un jour avec un morceau de poisson et on maintient la confiscation de la canne à pêche pour de bon ! Cette population a besoin de son droit de grève comme droit constitutionnel pour construire son rapport de forces, son combat et son avenir. Qu’est-ce que les nouveaux messies politiques au pouvoir prêcheront à ce niveau ?
Prenant l’histoire à témoin, voilà ce que Anerood Jugnauth avec ces deux proches lieutenants de l’époque, Paul Bérenger et Kader Bhayat avaient à dire par le biais de la motion 51 présentée à l’Assemblée Législative en 1979 des bancs de l’opposition :
« ….the right of workers to strike is just as fundamental as the right to belong to trade union of one’s choice…”
Et dans sa critique du code du travail existant, notamment l’Industrial Relations Act l’actuel Premier Ministre se montrait acerbe « …. It denies to workers this right which has in the past been acquired through long and painful struggle. The very idea that workers can be treated as criminals simply because they have collectively chosen not to go to work is reminiscent of engagement and serfdom. Exercise of the right to strike should not result in the loss of benefits such as severance allowance acquired often after long period of service and in the loss of employment”.
Et par la suite “le père du miracle économique’ a tourné honteusement le dos à ses propres propos. Il était devenu arrogant et d’une violence inouïe dans ses expressions verbales jusqu’à son dernier ‘viré dan karo kann’. Aujourd’hui il se dit assagi. Il loue la bénédiction du peuple. Il a « viré mam ». Il insiste qu’il veut terminer sa carrière dans l’honneur. Et bien aura-t-il le cran de revenir sur ses dires de 1979 énoncés plus haut et rendre à ce peuple son véritable arme de combat ?