Son enfance
C’est à Gros Cailloux, dans une petite case en tôle couverte de chaume dépourvue d’eau courante et d’électricité, que le couple Arthur et Gabrielle Bruneau accueillent leur troisième fils qu’ils prénomment Philippe. Ils mènent une vie simple, paisible et heureuse, mais hélas le décès soudain du père met un terme à leur bonheur familial. Sans ressources financières, la mère et ses enfants sont recueillis chez leur frère et oncle à Port-Louis.
Jeune adolescent, le benjamin de la famille doit quitter l’école pour rejoindre un atelier mécanique/électrique de la capitale en vue de sa formation professionnelle. À cette époque, les apprentis ne sont pas rétribués et on leur assigne les basses besognes telles le nettoyage matin et soir de l’atelier, les courses, la récupération des pièces détachées et les repas des ouvriers. C’est sous un soleil de plomb vêtu de son uniforme souillé de suie qu’il parcourt les quatre coins de la cité pour ramener les « Katoras » de nourriture et les pièces de rechange. Une fois dans la capitale, Philippe doit redoubler d’astuces pour éviter d’être reconnu, par les collégiennes revenant de l’école, avec sa tenue de travail salie.
À l’atelier, il observe attentivement ses aînés au travail et applique leurs conseils à la lettre et en l’espace de quelques mois il arrive à maîtriser les rudiments du métier. Touche-à-tout et fouineur de nature, il va parfaire ses connaissances dans d’autres secteurs dont l’horlogerie, la menuiserie, la bijouterie, la construction etc. Il lui arrive d’accompagner des ouvriers de son entreprise pour des travaux et dépannages aux coins les plus retirés du pays avec pour repas des sardines, un bouillon de brèdes cueillies dans un champ voisin, un bol de riz ration cuit dans un récipient en tôle. Ils dorment à la belle étoile et rentrent à la maison souvent après avoir parcouru des kilomètres à pied. Soumis à ce régime draconien tout au long de son adolescence, Philippe ne se plaint jamais et n’est pas de nature à se décourager.  Prenant avantage des rares opportunités du marché de travail restreint de l’époque, il se contente de la maigre pitance qu’on lui donne et qu’il verse avec fierté au budget familial.
Sa carrière
La roue du destin du benjamin des Bruneau finit par tourner avec l’apparition d’un rayon de soleil. Le Révérend Hearn, responsable de l’orphelinat Père Laval, le réfère au Capitaine Dale, commandant de la brigade des pompiers de la capitale, en vue d’être éventuellement embauché. Ce dernier consent à le recruter et il débute ainsi une carrière longue et riche s’étalant sur quatre décennies. Survient la Seconde guerre mondiale, le jeune sapeur-pompier est soumis à un régime militaire dans le cadre de sa formation de soldat du feu.
L’esprit d’équipe dans ce corps de métier est développé à travers la pratique du sport collectif. Le capitaine Dale, d’origine britannique, crée une équipe de foot constituée des membres de son personnel. C’est la naissance d’une des plus glorieuses et populaires équipes de football local : la Fire Brigade. Philippe a pour équipiers et collègues des légendes du ballon rond tels Régis Jean, France Martin et Suntah. Leur prestation sur les stades du pays va faire vibrer le coeur des milliers de supporters. Autant ils s’investissent sur le plan sportif, autant ils paient de leur personne pour répondre aux exigences de leur métier. La plupart des maisons et bâtiments de l’époque étant en bois, quand un incendie éclate, c’est tout un quartier qui est menacé. Philippe et ses compagnons doivent lutter souvent durant des heures si ce n’est des jours pour circonscrire des incendies, au risque et au péril de leur vie pour sauver des concitoyens. Il est au front du combat que mènent pendant des jours des pompiers face à l’incendie qui ravage l’immeuble abritant le magasin Bata. Il participe à maintes opérations pour sauver des compatriotes. Il est de ceux qui, aux côtés des forces de l’ordre, viennent en aide aux victimes des bagarres raciales qui affectent le pays quelques mois avant l’indépendance de notre île quand maisons, bureaux et véhicules sont systématiquement incendiés. Il a l’insigne honneur de diriger la garde d’honneur à l’occasion de la remise de médaille de bravoure de la cité aux pompiers du chef-lieu. Sa régularité, sa bonne conduite, son investissement total au travail et son sens de leadership l’aident à grimper lentement mais constamment l’échelle hiérarchique à la brigade des pompiers. En tant que haut gradé des pompes municipales, c’est à lui qu’échoue la responsabilité de diriger les pompiers lors du terrible incendie qui ravage l’immeuble abritant la firme Harel-Mallac au coeur de la chaussée. Alors que la capitale est secouée par des explosions, Philippe est aux avant-postes avec ses lieutenants pour endiguer le sinistre. Quand l’âge de la retraite sonne, il tire sa révérence avec le grade d’adjoint au Chef pompier tout en assumant le rôle du titulaire absent pour cause de maladie. Il part à la retraite avec sur la conscience la satisfaction du devoir accompli.
Sa famille
Étant le plus jeune de la famille, Phil prend la relève de ses frères mariés pour souscrire au budget de sa mère veuve et sans ressource.  Ce n’est qu’à l’âge de 32 ans qu’il envisage de créer son foyer. Sa décision après cette longue attente s’explique par le coup de foudre ressenti à la rencontre d’une ravissante jeune fille métisse aux yeux noisette et aux traits fins prénommée Elsie venant d’une famille respectable du Ward 4, les Edouard-Betsy. Il va dans un premier temps utiliser sa maîtrise du bricolage pour entrer dans les bons papiers de ses futurs beaux-parents. Leur mariage empreint de simplicité et de solennité va sceller leur amour et leur union qui durent maintenant depuis 70 ans. De cette union vont naître un garçon et deux filles qu’ils élèvent avec tendresse et affection. Ils vont ainsi toute leur vie s’investir, lui au travail et elle au ménage et au prix de nombre de sacrifices pour s’assurer du plein épanouissement de leurs enfants. Dans ce havre de paix et de bonheur priment les valeurs essentielles de la vie telles l’honnêteté, l’humilité, la courtoisie, le partage, le respect d’autrui. Leur foi religieuse est inébranlable et communicative, qu’ils transmettent à leurs enfants. Ce don total de soi, cette attention de tous les instants va durer des années, le temps pour les enfants de voler de leurs propres ailes et de créer leur propre foyer. Les années passent, Phil et Elsie peuvent enfin savourer un repos bien mérité entourés de leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Le temps a fait de lui le patriarche de la famille Bruneau qui en retour le vénère pour sa longévité, son parcours exemplaire et sa gentillesse.
Notre père… notre fierté
Je ne peux m’empêcher d’évoquer quelques traits du courage et des talents de ce père formidable qui a guidé mes pas depuis ma naissance. D’abord l’abnégation, la persévérance dont il a fait preuve tout au long de son adolescence pour se construire un avenir dans la vie et atteindre les sommets de sa profession malgré une absence de scolarité et le lourd handicap d’être orphelin de père à un si jeune âge. Papa a été pour nous le symbole de celui qui s’investit pleinement au travail, qui met la main sans cesse à la pâte. Travailler est synonyme pour lui de quelque chose de sacré. À peine rentré de ses casernes après une nuit de garde, il se dirige vers son petit atelier pour s’atteler à son établi où il répare des moteurs électriques ou mécaniques, des montres, des horloges. Papa est un acharné du travail. Il a pour souci premier de rendre service et de faire plaisir aux proches, aux amis et connaissances qui frappent sans cesse à sa porte. Quand il est libre, c’est encore pour s’adonner au travail et pour participer à des chantiers. Il excelle dans l’installation électrique et dans la construction de maisons.
Il gère seul un petit atelier où avec ses mains expertes il transforme l’écaille des tortues en bijoux : colliers, bracelets ou étuis de cigarettes. Tout ce qu’il gagne en termes de salaires ou de rémunérations pour divers petits travaux, il les remet à maman pour la famille, ne gardant que quelques pièces pour ses besoins personnels. Cette passion du travail, ce besoin d’être toujours actif est ancré chez lui. Malgré cet emploi du temps chargé, il s’engage dans la St John Ambulance Brigade où il prodigue aux jeunes les techniques des premiers secours. Il deviendra commandant divisionnaire de cette brigade. À la maison il est toujours à pied d’oeuvre. À 95 ans on le surprend sur le toit en train de colmater les fissures de la dalle. Pour occuper son temps libre, il confectionne des balais qu’il remet aux proches et amis venus lui rendre visite. Pour les fêtes de famille on fait appel à ses talents de musicien pour mettre de l’animation avec son accordéon ou son harmonica.
 De nos jours, la réussite d’un chef de famille se jauge par le montant de sa fortune ou dans la puissance de la berline rutilante garée devant sa porte. Notre papa ne s’inscrit pas dans ce registre. De toute sa vie, il n’a possédé qu’une bicyclette Raleigh immatriculée 2452. Il est et reste pour nous quelqu’un d’exceptionnel, une référence de par sa simplicité, un confident, un guide, un modèle qui n’a cessé de prodiguer de l’amour à son entourage, à tous ceux qu’il aime. Notre papa, reste un être d’exception. Du plus profond de mon coeur je tiens à lui dire au matin de son centenaire : Bon anniversaire Papi et merci pour tout.