Pravina Nallatamby

Depuis que le concept de « francophonie » a été popularisé en 1964 par le président Léopold Sedar Senghor, qui a promu l’idée d’une communauté unie par une langue et une culture, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts en France et dans le monde. Dans un rapport sur la francophonie publié en 1967, Christian Lambert présentait les aspirations liées à ce concept en citant la pensée de quelques personnalités politiques. Pour le président Léopold Sedar Senghor : « La francophonie, c’est un humanisme intégral qui se tisse autour de la terre… ». Le président Habib Bourguiba disait que : « La Francophonie, c’est structurer et fortifier un lien culturel entre des pays qui se trouvent actuellement utiliser la langue française. »

Plus loin en Asie, le Prince Souvanna Phouma du Laos pensait que : « La Francophonie c’est un ‘support’ des civilisations des nations francophones afro-asiatiques. (.) Leur passé historique, leur civilisation, leurs arts, leur folklore sont riches de réflexions, d’expressions, de réussite, certaines éblouissantes. Faute d’une langue véhiculaire, ces richesses risquent de ne point être connues aussi largement qu’elles devraient l’être. » D’autres promoteurs de la francophonie déclaraient qu’il s’agissait d’un bel héritage à préserver et à faire fructifier…

Ces aspirations ont évolué depuis un demi-siècle en fonction des ambitions et des intérêts, les actions menées se réalisant avec plus ou moins de conviction et de succès ça et là. Des associations ont été créées en France et dans les pays « entièrement » ou « partiellement » francophones pour faire rayonner la langue et la culture française. Les Alliances françaises et les Instituts français ont accueilli de plus en plus d’apprenants de langue française dans le monde. Des organismes internationaux ayant pour mission non seulement la promotion de la langue française mais aussi celle de la diversité culturelle et le développement de la coopération au sein de la communauté francophone ont vu le jour.

Selon les chiffres officiels (2018) de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), la langue française présente sur les cinq continents est la deuxième langue apprise dans le monde avec 900 000 enseignants et 125 millions d’apprenants. Deuxième langue des affaires en Europe et mais troisième langue des affaires dans le monde, elle oscille entre la troisième et la neuvième place sur Internet (blogs et forums).

En étudiant les actions rapportées par des observateurs engagés sur la question, on pourrait se demander si la francophonie serait un mythe et si la langue française est aujourd’hui en danger… La presse en parle. Dans deux récents articles du Figaro, deux opinions se dessinent. Lors d’un entretien sur le lancement du portail numérique le 8 février 2019 du Dictionnaire de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel à l’Académie française, affiche son optimisme en déclarant que la langue française n’est pas en péril. Elle affirme que l’Académie française a pour mission de préserver ce patrimoine linguistique ; en proposant un accès libre et gratuit au public, la 9e édition de Dictionnaire de l’Académie française, qui contiendra près de 60 000 mots, pourrait devenir une référence sur le plan lexicographique dans l’espace numérique francophone.

Toutefois, dans son article du 11 février 2019, André Vallini, membre du gouvernement de 2014 à 2017, déplore l’effacement progressif du français au détriment de l’anglais au sein même de la France. Il cite plusieurs exemples de l’invasion de la langue anglaise dans le quotidien des entreprises et de l’enseignement supérieur. Selon lui, en plus des enjeux culturels, des enjeux économiques de la francophonie mériteraient d’être étudiés ; elle pourrait être un véritable « moteur de croissance durable ». A. Vallini en appelle à tout citoyen pour réagir afin de défendre cette force en respectant la loi du 4 août 1994 pour la protection du patrimoine linguistique français. La « loi Toubon », comme on l’a appelée, régit plusieurs domaines dont l’éducation, le commerce, les médias, les services publics et la recherche. « L’exemple vient d’en haut », nous dit André Vallini, qui invite les élites à prendre leur responsabilité pour se mobiliser face à l’ombre envahissante de la langue anglaise sur le français dans notre quotidien… en France.

Extrait du Figaro, 11 février 2019

Dans la presse spécialisée sur l’enseignement de la langue française et en particulier dans la revue des professeurs de français, Le Français dans le monde, on brosse un tableau beaucoup plus optimiste de la francophonie. On ne peut que se réjouir de découvrir une francophonie bien préservée qui s’épanouit de jour en jour. Grâce aux multiples collaborations Nord-Sud, des actions menées dans des domaines très variés avec succès dépassent la dimension linguistique et culturelle, et cela même dans les pays les plus lointains.

La langue française permet aux citoyens de participer au progrès économique de leur pays. Par exemple, ayant récemment bénéficié d’une bourse pour des études en gastronomie, un jeune Mexicain devenu chef cuisinier souhaite ouvrir un restaurant à Mexico. Après avoir suivi des cours de base en gastronomie française grâce à la Fondation Turquois, il a pu compléter sa formation par des cours de français intensifs à l’Institut français d’Amérique latine (IFAL) et un stage dans un hôtel prestigieux à Monaco. Dans le même esprit de développement économique, l’association « Francophones sans frontières » (FSF), voudrait que la francophonie serve de « levier pour la jeunesse et l’entreprenariat ». Avec des équipes basées à Paris, au Canada, en Haïti, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Uruguay et en Angleterre, elles ont pour mission de promouvoir le rayonnement de la langue française et le codéveloppement en favorisant la mobilité et la coopération.

En ce qui concerne l’enseignement du français en tant que langue étrangère, des témoignages provenant des cinq continents attestent du dynamisme des enseignants ; afin de valoriser leurs élèves et de motiver leurs collègues, ils proposent toujours de nouveaux projets pédagogiques qu’ils partagent également sur Internet ! Tout, nous dit-on, peut servir de support pour développer la créativité : théâtre, radio, musique, slam, bandes dessinées, correspondance, capsule temporelle… Par ailleurs, l’évolution rapide des nouvelles technologies offre un accès plus facile à des ressources et à des outils numériques, surtout dans l’enseignement du français proposé dans les Alliances françaises et les Instituts français.

Beaucoup d’enseignants utilisent les outils multimédias pour diffuser les ressources numériques et exploiter leurs contenus, favorisant ainsi un autre type d’apprentissage plus vivant et interactif. Ils trouvent des astuces pour instaurer une confiance durable avec les apprenants par la multiplication d’activités extrascolaires, sorties et voyages. Des chercheurs, pour leur part, se penchent sur de nouvelles méthodes comme par exemple, mettre en pratique une « grammaire de l’oral » afin d’améliorer la compétence de communication de l’apprenant, ou pour approfondir l’exploitation et l’appropriation de la littérature française en milieu bilingue.

Langue de culture, langue véhiculaire, langue de communication internationale, la langue française est une richesse à préserver et à exploiter. La francophonie se porte visiblement mieux ailleurs qu’en France. Ces actions menées en dehors de la France pourraient bien inspirer les acteurs de l’Hexagone, comme le souhaite André Vallini. Charité bien ordonnée commence par soi-même…