PHILIPPE HEIN

Économiste, ancien haut-fonctionnaire aux Nations unies

Le Gouvernement a bien raison de continuer à exercer de la vigilance, et de ne pas, comme d’autres seraient tentés de le faire, se féliciter à ce stade du succès dans le contrôle de l’épidémie de COVID-19.

Et pourtant, en rétrospective, Maurice figurera sans doute au nombre des pays qui auront fait un parcours louable, sinon excellent, sur le plan de la santé publique et, dans une moindre mesure, celui de la gestion économique et logistique.

On pourra certes, en temps et lieu, identifier plusieurs faiblesses dans la gestion de la crise. Parmi elles, la précipitation indue dans la fermeture de l’accès à l’aéroport, annoncée à 22 heures pour deux jours après à minuit ; ainsi que la fermeture totale des entreprises annoncée abruptement vers 19 heures pour le lendemain. Toutes choses causant des confusions et problèmes qui auraient pu être évités. Sur le plan sanitaire, on pourra aussi sans doute déceler plusieurs lacunes, comme le manque de fiabilité de certains tests.

Indicateurs de succès

Il ne demeure pas moins vrai que les indicateurs de succès ont déjà été observables dès fin avril et se confirment début mai.

 

  1. Notre système de santé qui, contrairement à celui de la plupart des autres pays, dont les plus avancés, n’aura jamais été débordé.

Le nombre de cas actifs nécessitant un traitement à l’hôpital aura constamment été largement en deçà de la capacité. Ainsi, au mercredi 6 mai, il y avait 319 cas guéris, et seulement deux cas actifs connus, aucun ne nécessitant des soins intensifs.

De même, la disponibilité des équipements (Personal Protective Equipment) et des médicaments aura été satisfaisante. Par exemple, le stock de respirateurs en réserve a toujours été largement supérieur à la demande.

Dans quel autre pays, le personnel hospitalier aura pu travailler en rotation, se reposant dans un hôtel à tour de rôle chaque semaine ou quinzaine ?

2. Le nombre de cas identifiés par test s’est progressivement réduit,malgré l’augmentation rapide du nombre de personnes testées : entre le 11 et le 25 avril, 1 cas tous les deux jours en moyenne; et, au 6 mai, aucun cas depuis 10 jours. (Et il y a lieu de penser que le système de testage/dépistage est actuellement tel que la plupart des personnes atteintes à l’avenir pourront être dépistées et isolées voir plus loin)

 

  1. Le Gouvernement a mis en place à temps des mesures de confinement et de quarantaine draconiennes.Selon l’Oxford COVID Response Tracker (consulté le 23 avril), –voir illustration – Maurice détiendrait de loin le record du monde du « Lockdown Stringency Index », avec un indice étonnant de 220, suivi de très loin de plusieurs pays, dont la Nouvelle-Zélande, le Vietnam et Israël, qui sont à l’indice 100 ; Singapour n’arrive pas à l’indice 50. Ces mesures ont obtenu un large consensus dans le pays, restant sur l’essentiel en dehors de toute polémique partisane, et ont été largement suivies

 

  1. Un système de ‘contact tracing’ qui est lui aussi sans doute un des meilleurs au monde.Alors que beaucoup de pays développés sont toujours à la recherche de la meilleure application électronique pour retracer les mouvements antérieurs des personnes testées positives, à Maurice, cela se fait de façon efficace par des moyens humains. En effet, le ministère de la Santé, fort de sa longue expérience d’éradication du paludisme, dispose depuis longtemps de personnel formé à retracer et contrôler les passagers à l’arrivée, provenant de destinations à risque. On a vu le résultat : le 11 avril, quand, après trois jours sans aucun nouveau cas signalé, un cas positif a été repéré. Immédiatement, 22 personnes avec qui la personne positive avait eu – ou pu avoir – contact ont été identifiées, et testées. Le lendemain, trois d’entre elles (proches, ou voisins immédiats), quoique sans symptômes apparents, étaient trouvées positives et isolées. Des tracingset tests subséquents, n’ayant rien donné, ce foyer particulier a pu ainsi être circonscrit.

Un autre exemple : à peine les nouveaux tests rapides disponibles de la Corée du Sud (le 27 avril), quarante équipes ont pu être formées pour les administrer et sont immédiatement entrées en action, et ont effectué plus de 3 000 tests par jour.

 L’exception mauricienne ?

Ces constatations peuvent donner à penser que Maurice est parmi les pays exceptionnels dans le domaine de la gestion épidémiologique, comme il l’est d’ailleurs dans d’autres domaines.

 

  1. D’abord, notre gestion a été grandement facilitée par l’insularité, donc l’absence totale de mouvement transfrontalier de personnes. Les vols réguliers s’étant raréfiés, puis supprimés, il nous a été relativement facile de mettre en quarantaine les derniers arrivants (ou revenants), évitant toute contagion extérieure.

 

  1. Ensuite, la petite taille de notre pays et la bonne couverture des hôpitaux et de dispensaires ont permis l’identification rapide de cas suspects (fièvre, par exemple), à qui on a donné priorité pour l’administration des tests, et l’acheminement rapide des malades vers les hôpitaux.

 

  1. Et enfin – et ceci n’a pas été suffisamment souligné – nous avions déjà en place, depuis de nombreuses années, un système bien rodé de veille sanitaire, avec notamment le traçage des passagers à l’arrivée. Les inspecteurs affectés à cette fonction, libérés de leur tâche, ont pu se consacrer à la pré-identification et au traçage de cas suspects.

 

Validité du nombre de cas dépistés comme indicateur

Il est admis partout dans le monde que le nombre de tests positifs comptabilisés n’est que la « partie émergée de l’iceberg ».  En effet, seule une petite fraction de la population étant testée, un grand nombre de personnes faiblement infectées, ou non-symptomatiques (ou pré-symptomatiques) ne sont pas testées, ni, par conséquent, comptabilisées. Pour prendre l’exemple de la France, qui est assez représentative :  les hôpitaux sont tellement encombrés, qu’on demande aux personnes qui alertent les autorités (SAMU) de rester chez elles. Elles sont suivies médicalement. Si elles présentent des symptômes bénins (la grande majorité des cas) – et bien qu’ayant toute l’apparence d’avoir contracté le virus –, elles restent chez elles.  Et ce n’est que si des symptômes plus prononcés du type respiratoire surviennent qu’elles sont transférées à l’hôpital et seulement alors testées, et, si positives, comptabilisées. Par conséquent, on a pu estimer, selon les pays, que le nombre de cas réels pourrait être de trois fois supérieur – ou plus – à ceux confirmés par les tests.

Qu’en est-il de Maurice ? Évidemment, il y a ici aussi des personnes non répertoriées qui ont été et, vraisemblablement, seront, infectées. Mais on peut penser qu’à l’avenir elles seront relativement peu nombreuses, et ont toutes les chances d’être repérées. Pourquoi ?

D’abord, au fur et à mesure que la capacité de testage augmente, les tests seront pratiqués sur tous ceux qui présentent des symptômes suspects et sur des groupes à risque, tels les frontliners. De toute façon, dans la mesure où il y a des cas de personnes infectées qui sont non, ou peu, symptomatiques, et échappent au testage, ces personnes vont nécessairement à un moment transmettre le virus à leurs proches (famille, ou d’autres personnes avec qui elles cohabitent ou vivent quotidiennement en proche voisinage) – et ceux-ci risquent aussi de transmettre le virus à leur tour. Et il y aura bien, malheureusement, aussi un moment où un/une de ceux contaminés présentera des symptômes et se manifestera pour recevoir des soins. Cette personne sera immédiatement évaluée, et si les symptômes semblent présents, testée. Si elle est positive, son cas sera pris en charge par le système, et elle sera isolée. Et, de plus et surtout, ce cas déclenchera, un important exercice de ‘contact tracing’ parmi tous les tenants et aboutissants de la personne infectée. On peut donc penser que, tant que le nombre de cas identifiés restera faible, la forte capacité mauricienne de ‘contact tracing’ pourra continuer à déceler et isoler les cas infectés – peu ou pas symptomatiques.

Espoir pour l’avenir

Le Gouvernement, en consultation avec les acteurs concernés et compétents, saura certainement se baser sur les résultats positifs obtenus pour déterminer sa stratégie de réouverture graduelle de l’économie de manière pragmatique.

On peut espérer que, si la population suit les consignes de prudence données par les autorités, Maurice pourra dans un avenir relativement proche être déclaré « corona free », comme il fut, en son temps, un des premiers pays tropicaux à être déclaré « malaria free ».

Et même alors, des mesures spéciales et rigoureuses de précaution et de veille sanitaire devront être continuées, dans l’optique de la réouverture éventuelle – et nécessaire – au trafic de passagers.

7 mai  2020

philhein@orange.fr