Sur la route littorale de La Possession à Saint-Denis, La Réunion, une discrète sortie indique à un moment le village de la Grande Chaloupe. Ici, les falaises à pic laissent entrevoir au dernier moment une ouverture dans une ravine… un étrange écrin de verdure, comme pris en étau entre les parois minérales. Oubliant le trafic routier souvent vif et dense sur cet axe vital de l’île, on voit alors le temps s’arrêter sur le site réaménagé du dernier lazaret construit dans l’île soeur. Tous ses bâtiments sont ouverts au public depuis début 2012.
Exposition temporaire sur les plantes médicinales dans l’ancien magasin, salles permanentes consacrées à l’histoire de l’engagisme à l’infirmerie et anciens dortoirs aménagés dans la seule longère visitable que l’on a choisi de présenter en l’état ou du moins sous la forme d’une « ruine gelée », un parallélépipède de 40 mètres, dont les nombreuses ouvertures à l’étage semblent former des créneaux médiévaux. Les premières constructions de ce lazaret ne remontent pourtant qu’à 1861 quand il est apparu nécessaire de construire de nouveaux bâtiments d’isolement pour les arrivants qui viendraient en nombre d’Inde en tant que travailleurs engagés, suite à la convention de juillet 1860 conclue avec l’empire colonial britannique qui autorisait le recrutement d’engagés indiens pour La Réunion.
Michèle Marimoutou, l’historienne de l’engagisme sollicitée pour documenter ce site, explique notamment que l’immigration africaine et malgache était encore souvent assimilée à la traite dans les décennies qui ont suivi l’abolition de l’esclavage mise en place en 1848. L’historienne reste prudente sur les statistiques et le nombre de travailleurs engagés qui sont effectivement venus entre 1860 et 1885 suite à ces accords, ce chiffre pouvant selon certaines estimations aller de 33 000 à 80 000, en raison de la disparition de certains registres matricules.
Pour une période plus longue de 1828 à 1885, on avance le chiffre de 117 000 Indiens introduits après avoir été recrutés notamment dans les régions de Madras, Yanaon, Karikal et Pondichéry. Certains murs de l’infirmerie réaménagée en musée portent des photographies et portraits dessinés reproduits aux tailles muséales qui viennent signifier que ces personnes ont pu habiter ces lieux le temps d’un isolement strict dont les autorités déterminaient la durée en fonction de l’état sanitaire du bateau et de la santé de ses passagers.
Pour les travailleurs engagés, un passage au lazaret d’un minimum de dix jours était obligatoire. Le séjour dans ce lieu à mi-chemin entre l’hôpital et la prison pouvait durer beaucoup plus longtemps en cas de maladie et d’épidémies sévères, souvent mortelles. À côté des bâtiments, une plaque commémorative a été apposée devant le terrain d’un ancien cimetière où quelques tombes catholiques anonymes subsistent. Les familles de la Grande Chaloupe n’ont plus de lien avec ceux qui ont été enterrés ici, et cette plaque a été gravée en hommage aux migrants indiens, le plus souvent de foi hindoue ou musulmane, qui sont ainsi morts de maladie au XIXe siècle alors qu’ils venaient d’arriver dans l’île où ils croyaient trouver fortune.
L’histoire des lazarets est toujours marquée par de terrifiantes périodes au cours desquelles la mort semble ne plus pouvoir se rassasier. Mais l’instauration systématique d’une période de quarantaine avec les lazarets permanents au XIXe fait que des visiteurs en bonne santé de toutes provenances et cultures y ont aussi séjourné en nombre pendant des périodes plus sereines. L’exposition évoque sur ce point des passagers de toute condition, libres, et même nobles ou bourgeois parfois, qui devaient y séjourner parfois contre leur gré.
À quelques dizaines de mètres, dans l’ancien magasin des lieux, l’exposition intitulée « Métissage végétal » montre que ce passage obligé a aussi généré des échanges, des rencontres, des pratiques métissées et des frottements culturels. Indigotier, tamarinier, jacquier, bananier, mourongue, bétel, quinquina, ipéca, camphrier, etc, la présentation détaillée d’un grand nombre de plantes en usage dans la région tant pour la médecine que la nourriture ou même l’éclairage montre que des savoirs ont été mis en pratique et se sont partagés ici aussi entre des peuples que les océans avaient longtemps séparés.