Par situation de « guerre civile », nous entendrons un contexte de retrait ou de disparition de l’État central sur le plan sécuritaire, contesté par un ou plusieurs mouvements armés. Que se passe-t-il lorsque celui-ci tend à disparaître ? Lui qui disposait – théoriquement – du monopole de la violence physique légitime.
L’opinion la plus répandue voudrait qu’on assiste à la disparition de tout ordre alors que la réalité sociale est tout autre.
Georg Simmel, sociologue allemand du début du 20e siècle, a ainsi pu voir dans le conflit en général non pas un phénomène antisocial mais un moyen parmi d’autres de résolution des antagonismes en vigueur au sein des sociétés. Son ouvrage met en outre, l’accent sur le conflit comme étant phénomène créateur de solidarités.
Et si l’éclatement d’une guerre civile met fin à l’ordre politique et social ancien, le contexte, lui, fournit une occasion à certains acteurs de former de nouveaux liens sociaux et à d’autres d’en consolider des anciens.
Différents jeux d’alliances naissent ici au sein de nouveaux systèmes normatifs donnant à être intériorisés par les acteurs. Ce foisonnement de nouvelles règles et de nouveaux usages doit être encadré et est permis par la multiplication d’institutions dites « rebelles » dans le contexte de guerre civile, qualifiées ainsi car contrôlées par des insurgés.
L’analyse des guerres civiles a régulièrement été biaisée par l’hypothèse économiste héritée des travaux de Paul Collier. Celle-ci a fait des organisations insurrectionnelles des objets sous emprise de « seigneurs de guerre » cupides et dépourvus de tout agenda politique.
Plus récemment, la nouvelle valorisation de l’analyse microsociologique des guerres civiles a pu accorder une importance nouvelle aux éléments sociopolitiques d’un tel contexte, avec en première ligne l’étude des « institutions rebelles » évoquées précédemment.
Celles-ci font l’objet d’une analyse approfondie dans les travaux de « gouvernance rebelle » – dont l’ouvrage de référence est Rebels rulers de Zachary Mampilly – qui s’interrogent sur la transformation du pouvoir militaire des organisations rebelles (Macht) en domination politique légitime (Herrschaft).
La gouvernance rebelle comme stratégie politique
Dans le contact avec les populations, les rebelles sont confrontés à deux options. Soit, faire un usage régulier de la violence physique sur celles-ci (technique particulièrement efficace pour satisfaire des objectifs militaires) soit, mettre en place des structures d’administration de populations (technique visant à « gagner les coeurs et les esprits » et dont les résultats sont plus lents et peuvent être plus mitigés).
Cette seconde option – soit la mise en place d’une « gouvernance rebelle » – est envisagée par les organisations rebelles uniquement dans le cas où elle leur offrira un plus dans la conquête du pouvoir politique.
 La fabrication et la gestion d’interactions avec les civils constituent ainsi un moyen pour la rébellion de légitimer sa cause. Elle requiert avant tout la sédentarisation du mouvement sur un bout de territoire sur lequel résident, de manière durable, des populations civiles.
L’idée est de se poser en concurrent direct de l’État central  – contre lequel le mouvement rebelle est engagé – par la construction d’un « État au sein de l’État », soit en s’inspirant amplement de techniques de gouvernementalité du modèle étatique d’organisation du pouvoir politique dans une société.
Ceci se matérialise en général par la mise en place de forces de sécurité capables de policer les populations, par l’établissement de mécanismes alternatifs de résolution de conflits (ordre légal alternatif ex : Charia), par le contrôle des frontières et d’un éventuel commerce transfrontalier, par la confiscation et la réallocation de terres, par la distribution de certains vivres ou par la fourniture de certains services publics comme l’éducation ou la santé. C’est typiquement le cas de l’État islamique dans la guerre civile syrienne par exemple.
La construction de la souveraineté du mouvement sur un bout de territoire se manifeste également par la manipulation de symboles du pouvoir, comme : la création d’uniformes spécifiques, d’une nouvelle monnaie, d’un nouveau drapeau et d’une nouvelle devise. L’opération vise à agir sur les perceptions et représentations des civils appelés à voir dans le mouvement rebelle le seul détenteur légitime de la violence physique sur le territoire sous contrôle. À cet exercice, le Sudan’s People Liberation Army a excellé, le mouvement obtenant effectivement l’indépendance du Sud-Soudan en 2011.
Les travaux sur la gouvernance rebelle ont également permis d’offrir un rôle plus actif aux populations civiles, non plus cantonnées à un rôle de victimes mais comprises comme acteurs à part entière des conflits armés. En effet, si à l’arrivée de rebelles, certains choisissent la fuite, la grande majorité d’entre eux demeurent sur place, et se retrouvent pris dans des interactions avec des hommes armés et dans des structures de gouvernement mises en place par ceux-ci. Les anticipations des civils changent et ceux-ci refont leurs calculs coûts/avantages afin de tirer profit de leur situation. En pareilles circonstances, le civil est donc autant stratégique que l’homme en uniforme.
La pérennité des organisations rebelles dépend effectivement de l’entretien d’une bonne relation avec les populations civiles. Le sabotage d’opérations militaires rebelles, la collaboration avec des forces concurrentes ou la formation de milices locales anti-rébellion (à l’image des anti-Balaka en République Centrafricaine) affaiblissent le mouvement rebelle, non pas uniquement sur le plan militaire, mais également sur le plan politique et symbolique, car ils mettent à mal sa capacité à « tenir » une population comme le ferait le pouvoir central.
 Par conséquent, la contrainte de maintien d’un sentiment de satisfaction a minima dans la population civile a parfois conduit des formations rebelles à réadapter leur idéologie aux exigences locales, voire à interagir avec leur ennemi, l’État central. C’est le cas, par exemple, des Tigres tamouls au Sri Lanka, contraints de traiter avec l’État sri lankais pour assurer la continuité du système éducatif dans les zones rebelles.
En outre, l’exercice d’un pouvoir proto-étatique en période de guerre civile constitue une ressource politique importante dans la survivance du mouvement après le conflit et, si la séparation a souvent été faite au niveau des bureaucraties onusiennes entre Peace-building et State-building, des continuités peuvent être établies entre gouvernances dans la guerre civile et gouvernance post-guerre civile.
La gouvernance post-conflit comme conséquence de gouvernances rebelles
Des parallèles peuvent ainsi être établis entre les fonctions quasi-gouvernementales assumées par des rebelles dans la guerre civile et la trajectoire des États bureaucratiques sur le modèle wébérien en Europe – la monopolisation progressive des pouvoirs militaires et fiscaux notamment – mis en évidence par Norbert Elias, mais aussi Charles Tilly.
On suppose donc que les organisations armées s’adonnant à l’administration efficace de populations soient dotées, à l’approche de la fin du conflit, d’une légitimité populaire suffisante pour être envisagées comme un « quasi-Etat » sur le territoire contrôlé, auquel il ne manquerait plus que la reconnaissance internationale.
Cette perspective comporte néanmoins des limites, en pêchant notamment par son stato-centrisme. Elle fait ainsi trop facilement des insurgés des state-builders, ce qui a finalement pour conséquence d’accentuer la dichotomie entre d’une part, rebelles dotés d’une conscience politique et d’autre part « seigneurs de guerre » brutaux et cupides, uniquement motivés par l’accaparement de ressources. En réalité, les objectifs des insurgés sont loin d’être rationnels, et sont particulièrement changeants dans une guerre civile.
La trajectoire la plus fréquemment observée des organisations rebelles est la transformation de celles-ci en parti politique pacifié une fois la guerre terminée. Le FRELIMO mozambicain ou le MPLA angolais ont ainsi été des organisations militaires anti-pouvoir central avant de devenir parti-Etats puis partis politiques au sein de systèmes pluralistes.
Dans le système politique post-conflit, c’est le capital guerrier acquis dans la guerre civile, reconverti en capital politique, qui permet aux acteurs de se positionner dans la nouvelle hiérarchie politique.
Ce capital guerrier reconverti permet ainsi aux anciens cadres des organisations militaires d’obtenir des postes clés au sein des gouvernements de transition, des « comités de réconciliation nationale » ou des programmes de désarmement et de réintégration de combattants abondamment financés par les bailleurs de fonds internationaux.
La mise en place de structures d’administration de populations en zones rebelles a également pour conséquence de politiser des franges entières de population alors même qu’elles étaient marginalisées dans l’ordre politique ancien. La dotation de celles-ci d’une conscience politique est un phénomène irréversible pour le système politique post-conflit.
Des continuités en termes d’acteurs et de systèmes de gouvernance peuvent donc être établies entre des institutions rebelles dans la guerre civile et des institutions étatiques post-conflit. La légitimité des dernières dépend largement de la légitimité acquise par les premières en temps de guerre. L’institutionnalisation des relations de pouvoir, pendant et après les guerres civiles, doit donc être inscrite dans un même long processus de construction étatique dans les sociétés concernées.
À l’heure où la guerre civile syrienne et son acteur principal – l’État islamique – occupent tous les esprits, il ne faut pas oublier que ce dernier n’est pas uniquement un phénomène militaire (qui sera vraisemblablement défait dans les années à venir) mais également un phénomène politique et social. Il a été dans les zones sous son contrôle, en interaction avec des populations, auprès desquelles certains de ses chefs ont acquis un capital guerrier suffisamment conséquent pour s’inscrire durablement sur la scène politico-militaire post-guerre civile syrienne.