PAUL F. DE SOUZA

Je n’aime pas beaucoup considérer les femmes en tant que groupe distinct de celui des hommes; il y a sur terre des êtres humains qui, pour l’essentiel, se ressemblent et, dans le détail, se diversifient considérablement par l’hérédité, le milieu, la culture, la couleur de peau, des yeux et des cheveux, et par le sexe. Ce sont souvent ces différences qui suscitent des problèmes.
La laïcité – c’est-à-dire la non-ingérence dans la vie publique de prescriptions et de tabous issus de dogmes religieux ou philosophiques – offre-t-elle un intérêt particulier pour le sexe féminin ? À Maurice, l’école est la même pour filles et garçons (laïque ou non, selon, le choix des parents). Quant à l’État, il n’est pas plus laïque pour les citoyens que pour les citoyennes.

D’abominables pratiques

« Mais sortez de vos frontières ! » me dira-t-on. C’est vrai, la laïcité est un produit rare dans le monde et, là où la religion domine l’État, les femmes ont beaucoup à en pâtir. Point n’est besoin d’aller très loin : un ami belge me rappelait récemment que lorsqu’on a commencé à parler de l’accouchement sans douleur, des religions ont d’abord interdit qu’on enseigne ces techniques contraires à la parole qui dit : « Tu enfanteras dans la douleur », (quitte à s’y rallier par la suite, quand la position n’était plus tenable). Et quid de ces autres religions qui traitent la femme en être inférieur, même dans la prière, qui la subordonnent entièrement à son mari, qui la considèrent uniquement comme devant fournir nourriture et progéniture. Ces deux fonctions l’occupent entièrement, qu’irait-elle faire à l’école ? Certains peuples ont été outrés du projet d’alphabétiser leurs femmes et leurs filles.
Quant à remplir son rôle de mère, dans ces religions la jeune femme enfante, bien sûr, dans la douleur mais il lui est interdit de concevoir dans le plaisir. Et cela mène souvent très loin : des ethnologues et des journalistes ont fini par dévoiler des pratiques abominables exercées dans certains pays d’Afrique sur le sexe des petites filles qui sont excisées et infibulées, mutilations qui engendreront des souffrances pendant toute leur vie.

Le pouvoir politique des religions

Certaines religions n’ont pas renoncé à leur pouvoir politique; elles l’exercent indirectement par leur influence sur leurs fidèles auxquels elles garantissent que leur conservatisme est la bonne voie. Pour certains de ces fidèles, la pratique religieuse est surtout affaire de classe sociale; c’est pour affirmer cette classe qu’ils envoient leurs enfants, les filles surtout, dans les écoles confessionnelles.

La morale la plus communément admise, même celle des laïques, recèle un vieux fonds de morale dite religieuse. Celle-ci non plus n’admet guère le plaisir sexuel. L’acte sexuel est essentiellement un acte de procréation. Et les bons fidèles de tout bord avaient souvent naguère une assez nombreuse famille. Mais l’île Maurice a connu des époques où se sont exprimées une philosophie et des mœurs plus libres et on a sans doute trouvé des accommodements avec le Ciel.
Cependant, quelles difficultés à faire admettre la vente libre des produits contraceptifs ! Quelles luttes encore à accomplir pour rendre licite l’avortement volontaire ! La femme mauricienne doit encore payer son plaisir en courant le risque d’une grossesse. Si elle ne peut assumer une maternité, elle doit payer son plaisir d’une intervention clandestine considérée comme un crime. Si elle est peu fortunée, elle doit payer son plaisir en courant le risque d’une mutilation ; elle paie, assez souvent, de sa vie.

Assurer son épanouissement

Les religions prêchent contre l’avortement et une partie de la population s’y oppose avec elle. Les jeunes femmes, qui voudraient la pratiquer, se heurtent parfois à toutes sortes d’entraves. Qu’un médecin refuse d’accomplir l’acte chirurgical en évoquant sa propre conscience, cela se conçoit mais lorsqu’un « patron » l’interdit à tout son service (et oui, cela arrive hélas !), il projette son tabou dans le service public dont il est responsable et c’est contraire à la laïcité du service public.

Il est donc important que l’esprit laïque prévale au Parlement, voire au gouvernement, afin que les femmes acquièrent légalement la liberté de leur corps, de l’acceptation ou du refus de la maternité, en quelque sorte le droit au plaisir. Il y a encore à faire pour convaincre les mentalités d’user de tolérance, de considérer la relativité des principes, d’évoluer en fait vers une morale laïque. Dans ce domaine, les femmes ont à se laïciser elles-mêmes, comme les hommes, et à rechercher avec ces derniers les comportements individuels et sociaux les plus aptes à assurer l’épanouissement de l’être humain.