Chili, Bolivie, Haïti, France, Hongkong, Algérie, Irak, Liban. Du monde entier nous parviennent ces jours-ci des nouvelles et images de contestations populaires dans les rues. Une mobilisation qui ne fait qu’enfler. Avec, au-delà des circonstances et revendications propres à chaque pays, un trait commun de demande de démocratie sociale.
« Les images qui nous parviennent des manifestations à travers la planète paraissent étrangement similaires » observe Julien Bisson dans l’hebdomadaire Le 1. « Et leurs causes se ramènent en effet pour l’essentiel à une crise de la démocratie représentative, au creusement des inégalités, à la corruption et à la monopolisation du pouvoir ».
Oui, le monde semble en pleine révolution. Et il ne serait pas inintéressant, pour l’appréhender, de se référer à un ouvrage de la philosophe Hannah Arendt.
Intitulé The freedom to be free, ce texte fut probablement écrit vers 1966-67, mais est demeuré totalement inconnu jusqu’en 2017. C’est cette année-là que Jerome Kohn, qui dirige à New York le Centre Hannah Arendt, va le découvrir dans le fonds Arendt qu’abrite la Congress Library à Washington. Il est subséquemment publié dans l’American New England Review. Et vient d’être ré-édité cette année en français par Payot, sous le titre La liberté d’être libre (Les conditions et la signification de la révolution).
S’il semblerait que ce texte ait été écrit dans le contexte de la crise de Cuba, des révolutions en Amérique du Sud et de la décolonisation, son thème entre en forte résonnance avec notre époque. Avec une montée de démonstrations du mécontentement populaire face à des régimes en pleine désintégration.
D’une remarquable actualité, le texte de Hannah Arendt met l’emphase sur le fait que le changement politique n’est pas possible sans qu’il y ait au préalable un changement social.
« Lire Arendt aujourd’hui, c’est être également invité à retrouver le désir passionné de participer aux affaires publiques : débattre sur la manière dont nous voulons vivre ensemble, et agir politiquement. En ces temps de populisme, de contrôle et de surveillance, ce ne sont pas de vains mots » souligne la note éditoriale de Payot.
La philosophe souligne que le mot « révolution », au départ, suivant l’acception astronomique du terme, signifiait restauration, soit retour à un ordre existant préalablement, à un état antérieur. Puis, ce mot s’est transformé, et il s’est passé une chose similaire pour le mot « liberté ». « Tant que l’on n’entendait rien d’autre par ce mot que la liberté « restaurée par la grâce de Dieu », il s’agissait encore de ces droits et de ces libertés que nous associons aujourd’hui au gouvernement constitutionnel, qualifiées à juste titre de droits civiques. Ce qui n’y était pas inclus, c’était le droit politique de participer aux affaires publiques ».
De façon générale, affirme Hannah Arendt, aucune révolution n’est possible là où l’autorité du corps politique est intacte. « Les révolutions ne sont pas la cause mais bien la conséquence de la chute de l’autorité politique. Partout où ces processus de désintégration ont pu se développer sans entraves, en général sur une période prolongée, une révolution peut survenir à la condition qu’il existe une fraction suffisante du peuple qui soit prête pour un effondrement du régime et qui soit disposée à assumer le pouvoir. Les révolutions semblent toujours réussir avec une facilité déconcertante à leur stade initial : la raison en est que ceux qui sont censés « faire » les révolutions ne « s’emparent » pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans la rue ».

On est loin de l’époque où Charles 1er d’Angleterre déclarait que « la liberté du peuple consiste à avoir le gouvernement qui garantisse au mieux sa vie et ses biens, et non de prendre part au gouvernement, qui ne le concerne en rien ». Aujourd’hui, favorisé notamment par le développement des réseaux sociaux, on semble davantage se rapprocher du but originel de la révolution qui était « la liberté au sens de l’abolition du gouvernement personnel, quand chacun est admis dans l’espace public et autorisé à participer à l’administration des affaires communes à tous ».
A Maurice, jamais élection n’aura été contestée dans son fonctionnement comme celle qui s’est déroulée le 7 novembre dernier. Contestée non seulement par des partis politiques perdants mais par des citoyens de plus en plus nombreux. Quand le pouvoir traîne dans la rue, disait Hannah Arendt. Quand des bulletins de vote traînent dans la rue, pourrait-on ajouter..
Les révolutions ne signifient pas forcément une expression violente. Mais aussi une défiance et une « inconfiance » qui peuvent être aussi déstabilisatrices que constructives. Saurons-nous nous en soucier ?…