La nuit aussi dort et rêve. Elle s’absente du temps, se réfugie dans la mémoire et se cache des hommes dès les premières lueurs de l’aube. Le hasard et le divin, le rire et le tragique, l’insensé et la foi, le tout et le rien se portent sur la scène du devenir.

Au bout de la rue la reine, à Stanley, Rose-Hill, le jour est un songe bariolé d’immondices, d’herbes, de fleurs sauvages et de rochers épars ; la misère n’est jamais silencieuse et se dénude sans pudeur dans un paysage où la laideur et la beauté s’étreignent dans une valse incestueuse annotée par la lumière et sa partition de particules.

Les trois coups se font l’écho de la nuit des temps ; la lumière, elle, murmure le chant des possibles.

Cette lumière est constituée de particules sans masse qu’on appelle photons. Mais qu’est-ce une « particule sans masse » ? Pour y répondre, il faudrait savoir ce qu’on entend par « particule » tout court. Dans le langage courant, le mot « particule » évoque l’image d’un objet matériel, voire de petite taille, comme, par exemple, une petite bille. Cette notion intuitive de la particule est certes un bon point de départ mais, comme souvent en science, l’intuition n’est qu’un point de départ. On fera l’effort d’imaginer une particule comme étant une entité physique capable de transporter ce que les scientifiques appellent de l’énergie et de la quantité de mouvement. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus ici sur ces quantités autre qu’il suffit de pouvoir transporter de l’énergie de la quantité de mouvement pour être qualifié de « particule ». Avoir une masse n’est donc pas un prérequis pour être qualifié de particule dans le sens scientifique du terme.

Revenons donc aux photons. On ne parle pas ici de particules de faibles masses, mais bien de particules de masses nulles. Avant Einstein, on ne pouvait concevoir l’existence de telles particules. En d’autres mots, on pensait que la masse était une propriété intrinsèque d’une particule et que dire qu’une particule avait une masse nulle, revenait à dire que la particule n’existait simplement pas. L’existence des particules sans masse n’a pu être envisagée que dans le cadre de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. Une théorie physique est constituée d’un ensemble d’équations à partir desquelles découlent des prédictions qui peuvent (et doivent) être testées expérimentalement. Encore faut-il être capable d’entendre ce que disent les équations, ces êtres mathématiques qui parlent à ceux et celles qui apprennent à les écouter. Et celles d’Einstein nous disent qu’il est possible qu’une particule puisse avoir une masse nulle à condition qu’elle se déplace à la vitesse de la lumière. Il n’existe donc pas de repos pour un photon : la Nature lui permet d’exister qu’en mouvement.

En sus d’avoir une masse nulle, le photon est aussi une particule ponctuelle, c’est-à-dire sans dimension ou structure interne. On ne parle pas ici d’une particule de petite taille, voire de très petite taille, mais bien d’une particule de volume nul. Ce n’est pas parce que sa masse est nulle que le photon est ponctuel ; il existe en effet des particules ponctuelles avec des masses non-nulles. C’est la physique quantique qui permet de concevoir l’existence de particules ponctuelles. Même sans masse et sans dimension, le photon transporte de l’énergie et de la quantité de mouvement, tout comme le ferait une particule de matière ordinaire. Un faisceau de photons percutant un miroir peut faire reculer le miroir tout comme un jet d’eau sur un mur peut faire reculer le mur. En sus, le photon peut aussi être créé ou annihilé lors de son interaction avec son environnement. Ces étranges propriétés pourraient être perçues comme étant métaphysiques (on parle bien ici de création et d’annihilation d’entités de masses et dimensions nulles, se déplaçant toujours à la même vitesse (celle de la lumière) et qui peuvent apparaître ou disparaître lors de leurs interactions) si elles n’étaient pas rigoureusement comprises dans un formalisme unifié de la relativité restreinte d’Einstein et de la physique quantique, les deux piliers de la physique moderne.

Afin de nous révéler le spectacle intime de l’étreinte entre laideur et beauté dans ce coin perdu de Rose-Hill, ces photons ont commencé leur voyage il y a des milliers d’années au cœur du soleil suite à leur création lors des réactions nucléaires. Il leur a fallu déjà des milliers d’années pour arriver à la surface de notre étoile car ils interagissent facilement avec la matière. Une fois libérés de la surface du soleil, ils ont pu voyager sans interagir dans l’espace essentiellement vide jusqu’à la Terre. Il lui a fallu environ 8 minutes pour parvenir jusqu’à nous. En effet, en voyageant à la vitesse de 300,000 km par seconde, ces photons ont parcouru la distance Terre-Soleil (de 150,000,000 (150 millions) de kilomètres) en une durée qui est le rapport de la distance à la vitesse (car la vitesse est égale à la distance parcourue divisée par la durée du voyage).

Ces réactions nucléaires ont donné naissance à notre soleil il y a environ 5 milliards d’années et lui permettront de briller pendant encore environ 5 milliards d’années. Ensuite, en l’absence de réactions nucléaires en son cœur, notre soleil va s’effondrer sous son propre poids. Cet effondrement sera éventuellement stoppé par une pression d’origine quantique et notre étoile sera alors une naine blanche, pas plus grande que la Terre. Mais celle-ci ne sera probablement plus là, car, avant de devenir une naine blanche, le soleil passera par une phase intermédiaire durant laquelle son rayon serait presque aussi grand que la distance entre la Terre et le soleil.

Le tragique est inscrit au cœur de la vie

Un jour la terre ne sera plus

Tout comme la mémoire et l’oubli

Le soleil mourra

Les êtres aimés mourront

Nous mourrons

On retournera au néant

En absence des particules

En absence des hommes et du temps

Mais la mort n’est rien

La vie seule éructe le sens

Et la lumière est son scribe

Elle nous dit le tout et le rien

Elle nous dit l’insignifiance

Elle nous dit la nuit à venir

Il faut se hâter de vivre.