L’eau n’est pas une simple alliée, c’est l’essence même de la vie. Une lapalissade, certes, mais dont il est pourtant tristement notoire de constater qu’elle a perdu de son éclat, vu le peu de cas que nous faisons de cette inestimable ressource. Et l’on ne parle évidemment pas que de la seule eau potable, qui constitue d’ailleurs une infime partie de l’eau terrestre, mais de l’eau dans son ensemble, océans compris. Pourtant, malgré leur importance, autant en termes d’écosystème marin que de production d’oxygène, nous ne ménageons pas nos eaux, plus enclins en effet à en exploiter les moindres ressources que de les protéger. Certains brandiront inévitablement le concept de l’économie bleue, rappelant la multitude de garde-fous institués au plus haut niveau des instances internationales, notamment pour garantir la pérennité des espèces. Mais que l’on ne se trompe pas : la croissance économique et la protection de l’environnement ne sont pas faites pour s’entendre, et ne s’entendront probablement jamais. Et ce qui vaut sur terre l’est également dans nos mers.
Le fait est qu’aucune nation n’entend céder sur le point de la croissance et du développement. Ce qui explique pourquoi nous assistons, impuissants, à ces sempiternelles contradictions en matière de politique marine. Prenons ainsi le cas du Japon. Depuis juillet dernier, ce pays a repris la chasse à la baleine, et ce après s’être retiré de la Commission baleinière internationale. Or, l’on sait l’importance que cette espèce revêt dans l’équilibre de l’écosystème marin, à la fois en tant que prédatrice et que proie. Sans compter qu’une fois morte, la baleine voit sa carcasse se décomposer en nutriments pour ce même écosystème. Éradiquer les baleines équivaudrait donc à supprimer un important maillon de la chaîne alimentaire. Mais on n’en a cure !
Cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres. Chez nous, ce sont d’autres contradictions qui émergent. Ainsi, à Maurice, le concept d’économie bleue revient sempiternellement dans les discours politiques, comme si la seule évocation de la couleur donnée à cette forme d’exploitation nous permettait de nous dédouaner de nos actions passées, présentes et à venir. Or, il y a bien là contradiction. Comment, sinon, expliquer que pendant que nous régularisons les périodes de pêche de certaines espèces, nous spéculons dans le même temps sur une potentielle exploitation pétrolière dans notre zone maritime, et plus particulièrement sur un plateau partagé entre les Seychelles et notre pays ? Que l’on nous explique en quoi l’exploitation d’hydrocarbures et les marées noires qui peuvent en résulter sont compatibles avec l’économie bleue, car pour notre part, nous ne voyons pas !
Qu’il s’agisse de pétrole ou de surpêche, au final, la problématique est la même. Ne pas prendre en compte les conséquences de nos actions en termes d’exploitation marine pourrait bien nous jouer un sale tour. Nous sommes en effet beaucoup plus dépendants de l’océan que nous l’imaginons. Il faut ainsi savoir que les mers du globe abritent un peuple invisible, en l’occurrence celui des planctons, dont une partie se comporte exactement comme les plantes vertes. En d’autres termes, ils absorbent le dioxyde de carbone et produisent plus de la moitié de l’oxygène contenu dans l’air que nous respirons. À ce titre, la préservation de l’équilibre de la diversité marine revêt d’une importance bien plus capitale encore que la forêt amazonienne que le gouvernement de Bolsonaro entend continuer de surexploiter.
Paradoxalement, notre immodération et notre manque de jugeote pourraient bien être sanctionnés d’une punition suprême par les océans eux-mêmes. Enfermés dans le déni, les “patrons” des grandes puissances mondiales ne pourront en effet contenir les éléments lorsque ceux-ci se déchaîneront. Au rythme où vont les choses, nul doute que lorsque notre idolâtrie pour la croissance aura atteint son apogée, le niveau des océans aura tellement monté que leurs résidences cossues de bord de mer ne résisteront pas plus que celles des milliardaires américains lors du récent passage d’ouragans aux Bahamas.
Le problème, c’est que les petits États insulaires comme Maurice, de même que certains pays comptant parmi les plus pauvres de la planète – et donc ayant le moins contribué à l’actuelle situation climatique –, en feront dans le même temps les frais. Les experts ont d’ailleurs récemment averti que la seule hausse des océans pourrait engendrer 280 millions de réfugiés climatiques. D’où la question : et si nous arrêtions de malmener la planète ? Car si nous avons besoin de la Terre, ne perdons pas de vue que pour sa part, la Terre, elle, n’a pas besoin de nous, et continuera de tourner longtemps après notre disparition. Un constat qui, à lui seul, devrait nous pousser à nous remettre en question et à replacer l’existence de notre espèce dans sa juste perspective.

Michel Jourdan