Souillac, 6 novembre — cela fait 58 ans que le coeur du poète Robert-Edward Hart ne bat plus. L’occasion pour un autre esprit féerique de retrouver ce Sud inspiré. Le temps d’une exposition, la vie de Malcolm de Chazal jouxte la Nef de son vieil ami. Le Mauricien est invité à redécouvrir son île mystique où le roc chazalien compose avec le corail hartien.
Tout le Sud regorge de mystères. Un « sud » est toujours une terre de féerie, d’énergies palpables, de poésie fertile qui nourrissent l’identité parallèle du continent, ou de l’île. Tout « sud » saura rassembler ces hommes et ces femmes dans la robustesse d’une seule âme et leur donner pour mission de faire vivre la nature autrement… Ou de rappeler à l’homme son sens profond, enraciné dans une histoire qui le dépasse. De faire chanter cette vie pour « plus d’un million d’années », ce qui ne pas fera mentir Nino Ferrer…
C’est ce goût d’éternité que l’on retrouve à Souillac. Rien de farfelu, de perché et d’inaccessible, juste un apaisement, une douce certitude d’un « plus », « d’une vie filtrée », filtrée du futile.
À la Nef, revenir à l’essentiel devient habitude. Et quand l’exposition itinérante sur la vie de Malcolm de Chazal élit domicile chez l’ami Robert Edward Hart, c’est le génie mauricien — dans sa plénitude onirique, mythique, « cosmique » — qui vient déployer la poétique d’un lieu.
Car c’est à la Nef que Hart présentera la Lémurie à Chazal. L’artiste fait alors connaissance au continent qui deviendra le sol de Petrusmok. Cette idée s’impose comme une évidence. Cet océan Indien azur est sombre. Il doit bien dissimuler une étendue de terre légendaire engloutie, dont Maurice et les Mascareignes, libérées des eaux, s’érigent en cimes. Ainsi, raconte Robert Furlong, président de la Fondation Malcolm de Chazal : « C’est Robert Edward qui l’expose à cette mythologie édifiée par le poète réunionnais Paul Hermann ». Au-delà du réel, Maurice peut ainsi s’enraciner dans une Histoire qui transcende le connu à l’intérieur d’une terre modelée par des géants verts, des graveurs de basalte, des penseurs élémentaires immortalisant la « Toute Connaissance » au gré des flancs. Oui, la révélation lémurienne justifie à elle seule le fait que cette exposition itinérante eut à s’arrêter, en troisième escale, à la Nef de Souillac, dernière demeure du poète Hart.
Et d’y rester du 6 au 16 novembre… Le 6 novembre 1954, un samedi matin, le coeur du poète s’immobilise — événement vécu difficilement par Malcolm de Chazal, selon Robert Furlong. Malcolm de Chazal s’épanchera d’ailleurs le lundi 8 novembre dans le journal Advance. Le hommage était titré « Le poète ne meurt jamais » (voir hors-texte). L’exposition rappelle cela également.
Faire connaître
Bien sûr, il s’agira pour la Fondation de faire découvrir Malcolm de Chazal en douze panneaux. On fait évoluer le visiteur à travers une existence bien remplie : d’une naissance à Cockerney, de l’ennui éprouvé à l’école, le « brillant passage » au Collège Royal de Curepipe où il passera, comme l’atteste une récente recherche de Robert Furlong, son Junior Cambridge School Certificate en 1917. Et de quitter ensuite son île. Sa grand-mère, riche, décide de le faire suivre son aîné Lucien à Baton-Rouge où ce dernier se destine à des études tertiaires.
Et il faudrait là user de son imagination. Mauricien, insulaire, en voyage jusque dans la capitale de La Louisiane aux États-Unis : un périple. L’exposition mentionne ainsi la longueur du trajet, suggère, sans les détails, l’exaltation du voyage, le parcours initiatique… Une vie que l’on peut penser bien remplie. Car, au retour à Maurice en 1925, il se décidera à ne plus quitter son île… Aura-t-il déjà tout vécu de cet ailleurs continental pour confirmer son ancrage à Maurice ? L’artiste s’est-il déjà choisi un sol ? L’exposition, bien agencée, sait éveiller la curiosité, entretenir l’énigme chazalienne.
Les détails du parcours professionnel sont aussi abordés. Ingénieur sucrier, il fera ses premières armes « à la propriété ». Et de se retrouver, en outre, en désaccord avec le patronat à Saint-Aubin, puis à Solitude. Robert Furlong évoque des idées « très socialistes de Malcolm de Chazal ». Et finalement, Malcolm de Chazal se complaira à se joindre au Central Electricity Board où il « fera tout son possible pour qu’on ne lui remarque pas de talent ».
Et quel talent ? Vraisemblablement, pas celui de littéraire au départ. Ses essais traitent d’abord d’économie politique entre 1935 et 1941. C’est sa première période. S’ensuivront d’autres d’une densité opaque ; on ne peut que difficilement s’imaginer ce qu’il faut de génie pour concevoir ces aphorismes, un théâtre (1950-1954), vingt-neuf essais métaphysiques entre 1950 et 1959 et notamment, en 1952, neuf livres en douze mois, sans parler de 980 chroniques répertoriées… Et Malcolm de Chazal est peintre. Aussi ! Malcolm de Chazal fait tout… Mais sans dire « surtout ».
Qu’est-il au final ? L’exposition offre sa clef de lecture : Malcolm de Chazal, sans être concepteur d’aphorismes, en concevra, sans être peintre, peindra, sans être métaphysicien traitera de métaphysique… Un artiste intégral. Pour lui, « il s’agit de trouver la bonne forme pour exprimer sa pensée », résume Robert Furlong. Il s’agit de trouver le bon courant, le bon fil.
Après cette clef de lecture, l’exposition résume les révélations chazaliennes. D’abord : cette découverte que la fleur contemple également l’Homme, ce qui lui donne « une vie propre et particulière ». Puis, de découvrir la pierre, le langage dans le relief montagneux. Et de ne pas oublier la Lémurie qui sublime l’histoire…
L’exposition réussit ainsi à informer, à souligner l’anecdote, à passionner, à faire revivre une période des lumières mauricienne, et ce, en faisant Chazal revenir chez Harte. À la Nef jusqu’au 16 novembre, le Mauricien est invité à respirer la Lémurie, Souillac, le corail de la maison de Harte, l’âme locale, l’art de deux grands fils du continent englouti. Une exposition qui pourrait donner des envies d’écriture… Écrire : « Parce qu’il faut que l’arbre donne ses fruits, que le soleil luise, que la colombe s’accouple à la colombe, que l’eau se donne à la mer et que la terre donne ses richesses aux racines de l’arbre. Pourquoi écrire ? Mais afin de se donner. Et le don enrichit. Cette “richesse” grandit la personnalité. Et l’on monte. Où ? En soi-même. J’ai nommé la délivrance. Il n’y a pas d’autre forme de libération. » (Pourquoi écrire ? Malcolm de Chazal. Le Mauricien 14/10/1961)
Mais comment se retrouver dans toute cette oeuvre ? Où commencer sa découverte de Malcolm de Chazal. Robert Furlong l’avoue bien. Ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver. Toutefois le site www.malcolmdechazal.mu sera ouvert en décembre et « progressivement » l’oeuvre sera mise en ligne. Après Souillac, c’est à Curepipe que se déplacera l’exposition chazalienne.