Tout le monde parle de la Paix. La Paix fait partie des redondances du vocabulaire politique, intellectuel, journalistique, artistique et même de celui du citoyen moyen.
 Il y a deux catégories de partisans de la Paix. D’abord ceux qui blablatèrent, qui débitent leur petite complainte sur la paix dans le monde, généralement surtout ceux qui n’ont jamais été confrontés à la guerre, qui ne voient ça qu’à la télé ou au cinéma, qui n’ont aucune analyse géostratégique. Ils disent la Paix comme ils disent développement durable, environnement, lutte contre la pauvreté, transparence, etc., comme quand on papote dans son salon, pour faire passer le temps, à l’apéro. C’est-à-dire comme des mots à la mode, vidés de leurs contenus, parce que ça fait bien de le dire et que dans les faits ça ne veut rien dire, ce n’est pas important, surtout ça ne coûte rien et il n’y a pas d’implication. Et puis il y a ceux qui y ont réfléchi, qui y croient vraiment pour qui c’est une démarche et non une posture. Par ailleurs, être pour la Paix et être Pacifiste ce n’est pas la même chose.
Qu’est-ce que la Paix ? C’est ce qui survient après la Guerre, entre deux guerres. Il faut peut-être alors se poser la question dans l’autre sens, Qu’est-ce que la Guerre ? La Guerre prend plusieurs formes selon les circonstances, mais on peut affirmer qu’elle est toujours aujourd’hui impérialiste et la suite historique des guerres coloniales. Mais affirmons en même temps que les seules guerres justes sont les luttes, armées ou non, pour l’Indépendance en période coloniale et celles contre l’occupation étrangère dans le monde contemporain. Les guerres ont toujours pour objet l’expansion territoriale, l’exploitation et la domination économique, culturelle et militaire, et par voie de conséquence l’exploitation des peuples soumis. Les guerres coloniales étaient spécifiques au contexte de concurrence entre états, et les guerres impérialistes, elles, se situent dans la phase supérieure de développement du capitalisme où la concurrence a disparu au profit des monopoles. La forme que prend la guerre dépend des conditions objectives du moment et des motifs, des prétextes. Citons quelques exemples, la Guerre Sainte, motif religieux qui souvent cache le motif réel, l’économie ; la Petite Guerre, guerre de harcèlement et d’usure ; Guerre Totale, qui utilise tous les moyens disponibles et qui vise l’anéantissement de l’adversaire ; la Guerre Froide, où l’on brandit les armes pour maintenir une situation d’hostilité et de tension, mais qui n’aboutit pas au conflit armé. Dans ce cas spécifique l’arme nucléaire, chimique ou biologique est une arme de Dissuasion. Mais insistons encore sur le fait que quelle que soit la méthode, au final c’est le contrôle économique qui est visé.
La Paix pour eux…
Au cours de la Deuxième Guerre Mondiale les Forces de l’Axe Berlin-Rome-Tokyo poursuivaient un but unique, soumettre le monde économiquement. Elles ont perdu la Guerre Totale, mais en regardant bien elles ont gagné depuis, particulièrement l’Allemagne et le Japon, la Guerre Economique. L’enseignement à tirer est que les Européens, avec eux le capitalisme, ont compris que le conflit armé, à l’intérieur de leur continent, n’est plus approprié. Ils ont donc construit la Paix pour eux. La Paix est la soeur Siamoise de la Guerre. Ils ont créé avec les Américains les Nations unies et pour eux-mêmes le Marché Commun, puis la Communauté économique européenne et maintenant l’Union européenne et l’Espace Schengen. Tout cela sur le soubassement judéo-chrétien. Il suffit de voir avec quelle hargne l’accès à l’Union européenne est refusé à la Turquie en invoquant, sans ciller, le motif religieux. La démarche est claire, constituer un bloc économique qui peut confronter les États-Unis dans la guerre économique et dans la foulée exporter la guerre armée hors de leurs frontières, c’est-à-dire chez nous.
De l’autre côté il y a eu la Glorieuse Révolution Bolchévique d’Octobre 1917 qui rapidement est devenue le capitalisme monopoliste d’état à l’intérieur, et à l’extérieur, l’expansionnisme du social-impérialisme soviétique. Le partage du monde réalisé à Yalta est toujours d’actualité, les zones d’influence se sont maintenues malgré un flottement après l’effondrement du bloc de l’Est.
Il y a cette autre guerre qui ne se dit pas, celle qui oppose les classes à l’intérieur des démocraties parlementaires bourgeoises. La situation actuelle est parlante, pour contrer le prix du travail les entreprises délocalisent, licencient, aggravant le chômage mais elles continuent de faire des bénéfices colossaux et paient des salaires princiers au top management. Ce qu’on appelle la crise, est avant tout financier pour devenir économique ensuite, c’est-à-dire qu’elle n’est pas liée au départ à la classique équation de l’offre et la demande. La finance et la spéculation sont venues s’additionner à l’économie en tant que tel. Le coût humain est dramatique, des gens meurent dans les rues de toutes les grandes villes occidentales. L’État démissionne de ses responsabilités devant la marche forcée du patronat pour reprendre tous les bénéfices sociaux gagnés de haute lutte par les forces laborieuses sur des décennies. Dans le même mouvement les masses populaires du reste du monde paient un double tribut pour la suprématie économique de l’occident, d’abord par l’exploitation de leurs ressources naturelles et puis par celle des forces productives, la main d’oeuvre à bon marché. Mais c’est une autre question ? Pas si sûr, elle est mécaniquement liée. La Grèce est au bord de la faillite et peut-être de la guerre civile, l’Espagne, le Portugal et l’Italie notamment sont dans une logique d’effondrement, conséquence immédiate de l’austérité et de la rigueur imposée qui frappent les peuples, mais le patronat n’est pas menacé.
Le prétexte démocratique
Le monde est en état de guerre permanente sous toutes ses formes et ça ne date pas d’hier. En ce moment c’est l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie, toujours le Drame sans cesse renouvelé de la Palestine, le Soudan, la Colombie et dans les pays limitrophes de la Fédération de Russie, anciens états satellites de l’URSS. Et puis il y a ce que les écrivassiers et autres histrions de la presse libre intitulent le Printemps Arabe, cette guerre qui se joue avec le pétrole en toile de fond et le prétexte démocratique pour dégager des dictateurs. Déjà ils y injectent le virus de la prochaine guerre en ouvrant le passage vers le pouvoir pour les forces obscurantistes. La guerre économique a ouvert d’autres fronts avec ce qu’on appelle les pays émergents, la Chine, l’Inde, le Qatar et le Brésil entre autres. La propagande, pardon, l’information et la communication mènent de concert avec le capitalisme occidental une guerre larvée pour discréditer ces pays, allant même jusqu’à l’argument raciste.
Alors, la Paix dans tout ça ? Il y a celle avec des fleurs dans les cheveux des filles qui se jettent au cou des libérateurs, qui sent bon l’insouciance, qui s’invente des historiettes, celle qui se dit au fil des mots bleus et roses de belles poésies, de jolies tableaux et des chansonnettes aux mélodies doucereuses, ou dans des colloques organisés par de beaux messieurs trop propres sur eux et de belles dames enrubannées, enchapeautées, cette Paix-là, confortablement assise et salonarde, elle est immonde, puante, complice et criminelle.
Et il y a l’autre Paix, celle à la mords-moi le noeud des humanistes de gauche, de principe, qui défilent dans les rues, qui scandent « Non à la Guerre », mais qui préparent cette autre guerre qui s’appelle « défensive », juste au cas où. Ceux-là même qui laissent tourner l’industrie militaire en temps de Paix, vendent des armes aux pays où ils fomentent des guerres, où quelques fois ils y vont juste pour sauver les populations civiles, participer au rétablissement de la paix et au maintien de l’ordre. Dans cette même famille, il y a ceux qui sont à l’extrême. Ils appellent à l’arrêt de la fabrication des armes. Quand la guerre menace, ils ont la certitude qu’il faut appeler à la fraternisation entre les peuples qui déposeront les armes, entraînant automatiquement la défaite des états bourgeois, des décombres desquels jaillira la Révolution Populaire Internationale, Universelle, comme un tout mignon geyser de liberté et d’humanisme foulant aux pieds dans un grand fracas, la bourgeoisie politique, le patronat, la propriété privée et tous les malheurs de l’homme. Ceux-là sont justes des rêveurs, des pacifistes, pas méchants pour un sou, mais dangereux et égarés dans les coulisses de l’Histoire quand la guerre éclate, s’ils ne sont pas tout bêtement morts avec leurs idées.
L’évolution sociétale
L’Homme n’est pas Homme de Paix. Il est un guerrier né, parce qu’il est toujours travaillé par la voracité de sa convoitise et de l’appât du gain. C’est de ça que naissent la Monogamie, la Famille, la Propriété Privée et l’État. Personne ne se bat pour rien, c’est parce qu’il y a toujours un bénéfice à en tirer, une promotion, une bénédiction, un paradis, une médaille, un prix, des honneurs, un petit drapeau rouge, un bien, le pouvoir, un magot, un territoire, qu’importe, c’est ce qui est au bout, c’est cette promesse qui motive et fait avancer. Le nationalisme, entendu aujourd’hui comme xénophobe, est un vecteur puissant contre la Paix, il flatte un sentiment de supériorité en invoquant la Mère Patrie ou la Terre des Pères, la Nation, le Patriotisme, la Religion des Anciens, toutes ces notions qui attisent la haine et poussent les hommes à s’entretuer. Les armées, des deux côtés, avant d’aller sur le théâtre de guerre en appellent à la protection divine et sollicitent sa bénédiction. La Terre est abreuvée du sang guerrier qui demande du sang pour laver le sang. Seuls, les bons sentiments n’ont jamais arrêté les guerres. La Paix négociée sous contrainte pour le camp défait, impliquant le partage du butin entre alliés victorieux, présage toujours d’une autre guerre. La Paix n’est qu’un temps provisoire entre deux guerres. Parce que la vengeance est toujours partie prenante de la Paix sortie de la guerre. La Paix est une menace à la libre appropriation de ce qui est à autrui. La Paix n’est pas dans la nature de l’homme. Souvent, même ceux qui se prétendent pour la Paix y gagnent quelque chose dans cette posture en recueillant les gloires et les louanges, pour leur soi-disant humanisme.
Mais la Paix, celle vers laquelle il faut tendre n’est pas un phantasme et pour l’atteindre, il faut d’abord y travailler sans se raconter d’histoires. Il ne suffit pas de quelques suppliques. C’est celle qui ne peut se réaliser dans un monde basé sur l’exploitation de l’homme par l’homme, où les inégalités de toutes sortes peuplent les sociétés. C’est la Paix qui n’a pas peur des différences de sexe, de culture, de couleur, d’âge, de religion, de l’autre, etc. C’est une Paix qui ne peut naître de sociétés établies sur la violence comme toutes celles que nous connaissons, que nous avons connus. Elle ne peut en aucun cas être imposée par la force, ni à l’intérieur, ni de l’extérieur, même si quelques fois elle s’est établie pour un temps parce que quelques-uns ont pris les armes.
Alors la Paix, oui, sans équivoque ! Mais quelle Paix ? Comment y parvenir ? Ce n’est pas une institution supranationale, l’ONU pour le dire clairement, contrôlée par des super puissances surarmées qui ont pour projet de maintenir leurs suprématies sur le monde, qui pourrait établir une paix universelle et définitive. Prétendre à la paix en détenant l’arme nucléaire, être les seuls à l’avoir utilisé, comme les États-Unis, et l’interdire aux autres que l’on menace est d’une arrogance et d’un sentiment d’impunité qui ne peut que susciter la haine et la violence, sentiments de réaction primaire, certes, mais combien compréhensibles. Ce n’est pas, là, proposer que tous les pays puissent avoir la bombe, bien au contraire, c’est être convaincu que l’arme nucléaire est une menace permanente pour l’ensemble du monde et que son élimination totale est nécessaire. Mais nous savons que ça n’arrivera pas, en tout cas pas bientôt.
La Paix sera peut-être, un jour lointain, une réalité, mais ce ne sera qu’au cours d’un long processus d’évolution sociétale, de mutation de l’espèce qui se serait pacifiée et humanisée. En attendant, au lieu de se complaire dans la facilité de toute cette jactance sur la Paix entre quelques intellectuels de salon, il faudrait travailler réellement et sans se donner en spectacle, à changer les structures sociales en vue de construire des sociétés justes, humaines, et non-violentes qui devraient elles-mêmes alors, comme conséquence logique, être des sociétés de paix partagée et réciproque.
Cascadelle, ce 25 novembre 2012.