AVINAASH MUNOHUR

Doctorant en Philosophie politique

Université Paris 7 Diderot

La campagne de l’élection partielle au N°18 (Belle-Rose/Quatre-Bornes), qui s’achève ce dimanche, aura été marquée par le signe de la jeunesse. Ce mot, «  jeunesse  », a souvent été prononcé et est souvent revenu dans les différents discours et mots d’ordre des différents candidats. Certains veulent œuvrer pour la jeunesse, d’autres veulent voir émerger la jeunesse, alors que d’autres encore prétendent parler en son nom.

Il est particulièrement intéressant de noter que ce mot – «  jeunesse  » – est accommodé à toutes les sauces, à toutes les idéologies, et est utilisé par tous les partis – allant des formations dont les candidats sont à peine trentenaires, aux regroupements dont les candidats ne sont depuis bien longtemps plus trentenaires.

La dissémination de ce terme dans les différents discours, son appropriation à des desseins partisans, sa fonction tactique dans des stratégies électorales contradictoires aussi, correspond à la nature même de la construction des catégories politiques dans la pensée moderne. Ce sont des abstractions ne renvoyant pas à des individus concrets, mais plutôt à une conception imaginaire et symbolique des collectifs politiques.

Ainsi lorsque nous entendons un mot comme « jeunesse » dans un discours politique, il ne s’agit pas que de la jeunesse en tant que groupe sociologique regroupant des individus appartenant à une catégorie définie selon leur âge. Il s’agit également de la jeunesse en tant que protagoniste d’un certain mode d’action politique, dont le signe est souvent celui du progrès. Ce n’est donc pas étonnant que la jeunesse soit souvent associée aux grandes réformes, aux grands progrès, aux grands combats sociaux, aux révolutions aussi. Il s’agit de la jeunesse en tant que celle-ci incarne l’avenir du monde, en tant qu’elle incarne aussi ce qui est à venir. Il y a ainsi tout un messianisme politique articulé autour de la jeunesse dans les grands évènements historiques de l’histoire moderne.

La jeunesse représente ainsi un idéal à poursuivre, un horizon vers lequel tendre, un impératif éthique et moral qui devrait guider l’action politique de notre présent. Elle porte en elle l’espoir d’un monde meilleur, l’espérance d’une société plus juste, et le rêve d’une réinvention constante de notre vivre ensemble. C’est en ce sens que résonnent encore aujourd’hui ces mots de Saint-Exupéry: « Nous n’héritons pas la Terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants. »

Il nous semble donc particulièrement pertinent que cette campagne électorale ait vu la multiplication des références à la jeunesse. À travers ce terme, devenu symbole, une grande partie des candidats – mais aussi une part importante des citoyens ayant investi les réseaux sociaux – semble avoir pris conscience qu’un changement dans notre manière de pratiquer la politique est impératif. La symbolique de la jeunesse appelle à ce changement, elle fait directement référence aux problématiques de notre contemporanéité.

Les urgences de cette contemporanéité se sont dessinées depuis quelques années déjà – allant des impératifs de la justice sociale à ceux de l’écologie – sans que les partis politiques qui se sont succédé au pouvoir n’en aient pris toute la mesure. Ils semblent être restés figés dans leur monde, qui nous semble aujourd’hui bien obsolète. À leur décharge, certains d’entre eux tentent de répondre à ces impératifs en essayant de se réinventer, mais ces efforts restent vains.

Soyons réalistes, cette partielle n’a aucun enjeu gouvernemental, car elle ne changera pas le rapport de force à l’Assemblée nationale. Mais c’est aussi là tout son intérêt et toute son importance, car l’enjeu est ailleurs.

Posons-nous les questions suivantes : qu’avons-nous à gagner à voter pour un(e) candidat(e) issu(e) d’un des partis politiques historiques, qui se partagent le pouvoir à tour de rôle et à l’aide d’alliances depuis maintenant 50 ans ? En quoi est-ce que ces partis, par le biais de leurs candidats – dont certains ont déjà occupé de hautes fonctions ministérielles – représentent, en l’état, une voix différente à l’Assemblée nationale ?

 Il nous semble que cette option ne représente aucun avancement qui permettrait l’émergence de cette jeunesse tant attendue. Nous ne ferons que reproduire un statu quo historique, qui n’aura même pas le mérite d’enrichir le débat politique national.

Par contraste, posons-nous une autre question : qu’avons-nous à perdre à voter pour un(e) candidat(e) issu(e) d’un parti émergeant ? La frilosité historique de l’électorat mauricien à voter pour des idées nouvelles nous a souvent coûté cher ; surtout lors des multiples 60-0 qui ont fait taire les opinions divergentes et ainsi bloqué la bonne marche de la démocratie parlementaire. L’essence même de cette dernière est de permettre l’expression de toutes les voix, de toutes les revendications, et de toutes les opinions – et en particulier ceux qui résistent au statu quo de l’après-indépendance. C’est à cela que nous pouvons juger de la bonne santé d’une société libre et démocratique. Ainsi, il nous semble que nous n’avons strictement rien à perdre à voter pour un(e) candidat(e) incarnant des idées nouvelles. Nous y avons même tout à gagner.

Certains forment des résistances dans l’alternative, d’autres se veulent d’un patriotisme en mouvement, d’autres encore veulent de nouveau faire front ou rallier les citoyens. Ils sont jeunes, et ils parlent pour la jeunesse de par le simple fait qu’ils ne parlent pas de l’Ile Maurice de leurs pères, mais plutôt de celui de leurs enfants. Ils parlent des problèmes socio-économiques, des problèmes de corruption, de la crise de nos institutions, du manque d’égalité dans notre société ou encore des immenses défis de l’écologie.

Ainsi, ne serait-il pas, en ce XXIe siècle déjà bien engagé, important que ces enjeux soient débattus à l’Assemblée nationale ? Il appartiendra à l’électorat de la circonscription numéro 18 d’en décider. Nous ne leur dirons qu’une chose : la jeunesse n’a pas toujours raison, mais la société qui réduit sa voix au silence a toujours tort.