Bientôt cinquante années d’Indépendance.
Selon les sensibilités, peut-être avons-nous été bercés, durant la toute petite enfance de notre île indépendante par l’Ode à la Joie, la 9ème de Beethoven, Genesis ou Vision of Peace de Ravi Shankar.
Petits et grands, avons-nous appris les rudes leçons de la vie entre rêves et désillusions nationales ? Et pourtant, de nombreux Miserere nous ont été offerts sous différentes versions, les uns plus dramatiques que les autres. Nous avons ployé l’échine bien des fois, passant d’un mouvement à un autre sans comprendre – Allegro un matin, Fugue un autre, Gavotte à Scherzo (plaisanterie en italien)…Peu importe, la musique que joue notre orchestre des grands décideurs de notre destin nous plaît, fait chavirer nos émotions et nous vivons dans la passion de l’instant. Emportés par ce grand mouvement Largo qui nous donne des pulsations inédites. À chaque élection, le chef d’orchestre sans métronome, au tempo déréglé mais au-dessus des pauvres mortels que nous sommes, nous promet une partition sans faille, différente des autres. Entre rires et larmes, nous avons l’oubli facile, nous adorons dans la ferveur les promesses d’adagio, de « vivace ». Pas de “lente”. Pas de Requiem. Des Alléluia, toujours. Nous nous mettons au diapason de la foule :  merveilleux ce ressenti d’être unis dans la passion de servir le pays, d’hommes et de femmes nouveaux, consacrés au saint devoir et sacrifice national.
Et puis récente, La Pathétique, cette sonate n°8 de Beethoven qui ouvre et couvre ondes et journaux trop longtemps. Nous sommes un peuple qui aime la facilité, qui respire la joie de vivre malgré la rudesse des temps, qui n’aime pas rester dans le pathos nuit et jour entiers. Nous n’avons pas cette sensibilité au tragique, au théâtre antique grec dont les personnages illustres vivent des combats, des passions, des douleurs exceptionnelles auxquels leur position de prince apporte une dimension collective, qu’expriment les commentaires chantés et dansés par le choeur. Et n’oublions pas la fin funeste du personnage, juste sanction de ses erreurs : il doit susciter chez le spectateur des sentiments de pitié et de terreur, et favoriser une « catharsis » de ses propres passions. Oui, nous respirons mieux dans la comédie, antique ou pas, sous le grand chapiteau du cirque.
Somnambules et Apprentis Funambules
Nous sommes, presque cinquante ans après l’acquisition de notre Indépendance, en plein somnambulisme institutionnel. Le savons-nous ? Plaît-il ? Oui, le somnambulisme se manifeste par des comportements complexes et automatiques, incluant la déambulation hors du lit, au cours de l’un des stades les plus profonds du sommeil, le sommeil lent profond. Lorsqu’on les réveille, ils sont confus et mettent un peu de temps avant de remettre leurs idées en place. Près du tiers des somnambules réagissent de façon agressive – par des claques ou des coups de poing – lorsqu’on les réveille brusquement. Le somnambulisme est un problème assez fréquent, surtout chez les enfants.  Les épisodes de somnambulisme se caractérisent ainsi : la personne n’a aucun souvenir de ce qu’elle a fait ; le somnambule semble éveillé, il a les yeux ouverts, est capable de répondre à des ordres ou à des questions dans un langage monosyllabique. Il semble toutefois ennuyé par les questions et il s’irrite si on pousse l’interrogatoire trop loin.
Le règne des somnambules (ceux de jour et de nuit) rend la « Pathétique » encore plus douloureuse car il est accompagné d’apprentis funambules, apprentis artistes de cirque, héritiers des danseurs de corde des XVIIIe et XIXe siècles.  Mais le vrai artiste se déplace sur un fil tendu à une certaine hauteur du sol et pour éviter de chuter, se munit d’un balancier à forme courbe, qui diminue l’amplitude des oscillations dues aux mouvements du bassin. Nos funambules à nous n’ont jamais appris le métier. Ils dansent sur un fil qu’ils croient haut dans le ciel mais qui frôle l’asphalte, sans balancier, dans un rayonnement solaire.
Et nos jeunes aussi, pris de funambulisme, amateurs de vitesse, d’amours virtuelles, de passions destructrices. Une déréalisation constante depuis l’enfance dans leurs vies quotidiennes. En Suède, ils sont la génération « curling » du nom du sport qu’ils pratiquent, en Chine “ ken lao zu”, la génération qui mange l’ancienne, au Japon “nagara-zoku », ceux qui font deux choses à la fois, sans aucune attention. Ils sont aussi en Europe ou aux États-Unis, génération Y ou « millenials », ceux nés entre 1980 et 1990 au mal-être tangible.
Nous avons, quant à nous la génération Funambules parmi des Somnambules. Mais, en même temps que la « Pathétique », nous avons toujours cette petite musique de nuit que chante notre sol millénaire, gorgé du courage de ceux et celles qui se sont mis debout pour la liberté, pour l’honneur et la dignité. Nous en avons dans l’ombre, en silence ou en actions d’éclat. Nous avons nos gardiens et gardiennes de la République, les vrais Honorables.