Non, il n’est ni question de politique, ni de business, ni même d’environnement – aucun sujet qui fasse la une de la presse. Un sujet que l’on hésite à aborder, que l’on évoque à mots couverts. Abus, attouchements, tonton, cousins, copains, copines, papa, maman, petites filles, petits garçons… Vous voyez ? Un grand rassemblement de clans, de tribus, de familles, qui chuchote, qui laisse échapper des noms, mais qui traîne la patte devant l’horreur protégeant un criminel, autour du thème silencieux par excellence, la pédophilie.
Petite bombe dans des milieux chics, des victimes ont parlé. « Il ne faut pas le dire, une famille est détruite ! Est-ce aussi grave que ça ? Qu’est-ce qui prouve que les victimes souffrent ? Mais sans pénétration, peut-on parler de pédophilie ? »
Questions plus absurdes les unes que les autres, et personne ne se pose les bonnes questions sur la responsabilité de l’abuseur ou sur la souffrance des victimes. La responsabilité est rejetée sur celui qui parle, car c’est lui qui « fait exploser la famille ».
Erreur, banale erreur, et ultime repli dans le déni face à l’horreur.
En matière d’abus sexuel, il n’y a qu’un responsable : l’abuseur. Qui souvent, calcule, prémédite, organise. L’innommable, l’immonde – c’est lui qui le crée, pas la victime, le jour où dans un instinct de survie, elle finit par parler, et que tout explose autour d’elle. Cela arrive souvent quelques années après l’abus, quand elle va très mal et souffre de symptômes graves ; anorexie, boulimie, automutilation, dépression, tentatives de suicide, violence, comportements affectifs et sexuels dysfonctionnels.
Des victimes en grande souffrance, souvent écrasées par la honte, la culpabilité la peur de détruire « un monde parfait », où personne ne voudrait voir remise en cause l’intégrité du bon père de famille, parce qu’un enfant, un jour, parle.
Dans 70 % des cas d’abus sexuels, l’abuseur est un proche de la famille ou du cercle d’amis. Cela ne facilite pas le travail de survie des enfants abusés. Comment dénoncer ? Que risque-t-il, cet abuseur que l’on aime aussi, par ailleurs ? Comment sauver sa peau ? Comment s’en sortir, et remettre les responsabilités, et la peur, dans le bon camp ?
Les parents des victimes vont-ils porter plainte ou vont-ils étouffer l’affaire et risquer l’avenir de ces jeunes qui ont parlé ? Finalement, s’enfoncer dans le déni… L’abuseur va-t-il émigrer et se cacher pour se faire oublier et recommencer plus loin ? La honte, la peur du regard des autres, la réputation préoccupent hélas plus que le crime n’émeut ! Malheureusement, ce silence protège l’abuseur, et lui seul.
On entend dire que le coupable reconnaît ses torts. S’il imagine une minute le courage qu’il faut à une victime pour parler, la peur qu’elle surmonte, alors qu’il fasse aussi preuve unique de courage. Qu’il se livre à la police, qu’il évite à ses victimes d’aller se confronter à une épreuve supplémentaire en passant à la barre pour relater des détails sordides qui sont sa responsabilité à lui.
Qu’il se rende, et qu’il demande pardon, c’est peut-être le seul moyen pour lui de regagner une once d’humanité, de libérer ses victimes de son sceau mortifère, et de leur laisser la place de se reconstruire en paix.