Les descendants d’esclaves ont toujours regardé Le Morne avec vénération. Pour sa part, Le Morne contemple le pays sereinement depuis toujours. Jusqu’au jour où un projet de développement vient furieusement menacer sa sérénité.
Tout commence avec un projet de téléphérique destiné aux touristes sur le sommet du Morne, où seraient construits cinq gîtes et un restaurant entre autres facilités. Mais Le Morne n’est pas une montagne comme les autres. Lorsque le ministère de l’Environnement publie le projet par le biais d’avis de presse, invitant tout éventuel opposant à se faire connaître par écrit, j’ai donc écrit au directeur de l’Environnement pour signifier que le Rassemblement des organisations créoles (ROC) s’y oppose parce que « this will bring countless people to trample on the memory of our ancestors. » Je pense être le seul à avoir fait officiellement opposition à ce projet.
Ma lettre a paru dans un journal le 4 décembre 1999, à côté d’une lettre de l’Association Socioculturelle Rastafari, qui s’opposait au projet. Le lendemain je reçois un appel de Vijaya Teelock que je ne connaissais que de nom, ayant lu son livre « Bitter Sugar » sur l’esclavage au XIXe siècle à Maurice. Elle est également contre ce projet. Je suis donc allé voir des membres de l’Association Socioculturelle Rastafari, et en compagnie de Vijaya nous avons tenu une première conférence de presse pour expliquer notre opposition au projet de téléphérique. Cependant, lorsque nous avons voulu nous rencontrer quelques jours après pour commencer notre travail de mobilisation, les membres de cette association avaient disparu. Le ministre de la Culture a réuni les protagonistes de l’affaire à son bureau à la mi-décembre. C’est à ce moment-là que les citoyens de croyance rastafarie réapparaissent mais… aux côtés du promoteur ! En fait, ils étaient tout à fait d’accord avec le projet de téléphérique, à condition que le promoteur construise un ‘temple du silence’ pour eux au sommet du Morne…
Quoi qu’il en soit nous avons continué le combat qui devenait un peu plus difficile. Il nous fallait lutter contre le promoteur qui avait un projet séduisant, contre le premier gouvernement Ramgoolam qui était favorable au projet, et désormais contre l’Association Socioculturelle Rastafari aussi puisqu’elle était passée dans l’autre camp. Et nous étions seuls ! Pour des raisons qui leur étaient propres, les dirigeants d’organisations créoles à qui nous avons demandé de nous rejoindre sont restés indifférents à ce combat, sauf les Verts Fraternels. Le Collectif pour la préservation du Morne est malgré tout parvenu à bloquer ce projet jusqu’aux élections de 2000, remportées par l’alliance MSM -MMM.
« … on a ressenti ça comme un viol »
Le 1er février 2001 devenait pour la première fois jour férié pour commémorer l’abolition de l’esclavage. Ce jour-là, devant une grande audience réunie à l’auditorium de l’université de Maurice, M. Bérenger, vice-Premier ministre, s’adressant à l’invité spécial M. Doudou Diène de l’Unesco, déclare : « M. Diène, si vous n’avez pas été au Morne, il faut que vous y alliez faire un tour. C’est un appel vers le large, vous y ressentez quelque chose de très fort. » Il continue, « C’est pourquoi, lorsque des gens ont voulu faire un téléphérique là-bas, avec toutes sortes de développements, on a ressenti ça comme un viol. » Forts d’une telle déclaration, nous étions alors certains qu’il ne serait plus question de développement commercial sur le Morne, et que tout allait être mis en oeuvre pour qu’il devienne patrimoine de l’Humanité. Mais notre assurance était de courte durée, car le gouvernement n’allait pas tarder à envoyer des signaux contradictoires.
Pour commencer il a nommé le président de l’Association Socioculturelle Rastafari pour siéger sur le board du Le Morne Heritage Trust Fund, cette institution censée préparer le dossier du Morne pour l’Unesco. Ceux qui ont réellement oeuvré pour Le Morne sont tenus à l’écart. En septembre 2003 le vice-Premier ministre Bérenger, qui allait devenir Premier ministre quelques jours plus tard, conduit une délégation ministérielle sur Le Morne pour aller visiter un projet du groupe Rogers. Après la visite, le VPM déclare, selon un quotidien du matin du 29 septembre : « Avec la concrétisation de ce projet, nous souhaitons que ce soit une win-win situation qui profite au promoteur et au public en général. » Le Mauricien du même jour rapporte pour sa part, « « Ce que l’on voit du haut de la montagne est une expérience extraordinaire qu’il faudrait faire partager avec tout le monde » a insisté M. Bérenger. » Et Le Mauricien d’ajouter, « Rappelons encore qu’il y a quelques années un promoteur avait voulu faire partager cette expérience avec le public mauricien en proposant d’installer un téléphérique sur la montagne, un projet que M. Bérenger lui-même avait qualifié de « viol » ».
En septembre de l’année suivante, le Premier ministre Bérenger conduit encore une délégation ministérielle toujours sur Le Morne pour visiter un autre projet encore plus ambitieux, celui de la famille Cambier. Selon Week-End, il trouve la visite « très excitante » et le projet « extrêmement intéressant ». Ce que confirme M. Bertrand Giraud, petit-fils de M. Cambier, à un hebdomadaire : « Le Premier ministre, Paul Bérenger, trouve notre projet très intéressant. » Et pourtant les deux Trust Funds, celui du Morne et celui de l’Aapravasi Ghat, qui a aussi été institué, préparent chacun de son côté leurs dossiers que le gouvernement prétendait envoyer en même temps à l’Unesco. Toutefois, le gouvernement a mis fin à la farce un mois après cette visite.
Le dossier du Morne
Au début de cette même année, en février 2004, le directeur de l’Unesco, M. Koïchiro Matsuura, qui rend visite à Maurice, indique qu’un pays ne peut transmettre deux dossiers à la fois à l’Unesco. Mais M. Bérenger avait assuré que c’était parfaitement possible et que le directeur de l’Unesco ne sait pas cela. Donc les deux équipes continuaient à plancher sur les dossiers du Morne et de l’Aapravasi Ghat. En octobre, soit le mois suivant la visite de la dernière délégation ministérielle que M. Bérenger a menée sur Le Morne, le gouvernement décide d’envoyer seulement le dossier de l’Aapravasi Ghat à l’Unesco, arguant que celui du Morne n’est pas prêt.
« En temps et lieu, il faudra sans aucun doute revenir sur ce qui a « retardé » le dossier du Morne, s’interroger sur les raisons réelles pour lesquelles le Morne Heritage Trust Fund n’a jamais été gratifié des énergies et des moyens beaucoup plus conséquents dont a bénéficié l’Aapravasi Ghat Trust Fund » écrit Shenaz Patel qui ajoute, « Nous ne cesserons de le redire : l’esclavage a, chronologiquement, précédé l’engagisme, … » (Week-End, 6 août 2006). C’était peut-être un mystère à l’époque, mais avec le recul tout devient clair pour nous aujourd’hui. Dès le début M. Bérenger menait sciemment les Créoles en bateau. Son besoin de ridiculiser le directeur de l’Unesco qui, sans le savoir, a révélé trop tôt une information que lui, le Premier ministre, voulait cacher jusqu’au moment décisif ; son empressement à introduire les langues orientales comme sujet d’examen au primaire sans contrepartie pour les enfants qui n’optent pas pour les langues orientales, le All Vaish Congress a « félicité le gouvernement pour cette initiative » (l’express, 28 février 2004) ; son enthousiasme à encourager le ‘viol’ répété du Morne, afin de réduire à néant ses chances d’être patrimoine mondial ; tout cela participe de sa constante obsession à conquérir l’électorat hindou en cette année pré-électorale. Ainsi, en octobre 2004 il décide d’envoyer l’Aapravasi Ghat à l’Unesco et Le Morne aux oubliettes.
David et Goliath
Dans de telles conditions notre combat devenait encore plus difficile, d’autant plus que le Collectif pour la préservation du Morne n’avait plus que trois membres, l’un des nôtres ayant quitté le pays. Nous étions complètement démunis face à un gouvernement très puissant dont le Premier ministre clamait le plus sérieusement du monde que personne n’a fait plus que lui pour Le Morne ! Le climat est très bien décrit par un journaliste : « On dirait une lutte entre David et Goliath ! » Et pendant ce temps-là le promoteur, M. Francis Piat GOSK, avait logé un procès contre Le Collectif pour la préservation du Morne en Cour suprême (2002). Après les élections de 2005 le nouveau gouvernement Ramgoolam s’est intéressé au Morne qu’il pense pouvoir placer sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Et ce n’est qu’en 2006 que les dirigeants d’organisations créoles se réveillent, et constituent un front pour encourager le gouvernement dans ce sens. Mais déjà le dossier avançait sérieusement.
Le procès contre Le Collectif pour la préservation du Morne prend fin en 2008 lorsque des excuses ont été présentées en cour ; le promoteur retire sa plainte. Bon prince, il prend même à sa charge les frais de la cour. Un autre gentleman s’est révélé à la fin de ce procès : il s’agit de notre avoué, le Senior Attorney G. Ramdewar qui n’a pas voulu nous réclamer un sou. Cependant il fallait payer l’avocat (plus le gouvernement sous forme de TVA !) Deux semaines après la fin du procès, Le Morne est devenu patrimoine de l’Humanité. Nous avons écrit au Premier Ministre que « c’est justement pour préserver Le Morne d’un développement préjudiciable qui aurait altéré à jamais son cachet naturel que notre Collectif est né en décembre 1999. (…) Il va sans dire que si toutes les infrastructures contenues dans ce projet commercial avaient été aménagées au sommet du Morne, jamais l’Unesco n’aurait consenti à son inscription. C’est pourquoi nous venons humblement prier le gouvernement de prendre à son compte le règlement de cette facture. »
Mais à cette requête tout à fait justifiée le Premier ministre est resté aveugle, sourd et muet. Toutefois, cela ne l’a pas empêché de trouver le chemin du Morne le 1er février suivant pour aller, sans vergogne, se déhancher avec une artiste afin de célébrer l’aboutissement du combat que nous trois (Vijaya Teelock, Yves Pitchen ou moi-même) au Collectif pour la préservation du Morne avons mené depuis 1999. Cependant, il a jeté tout son poids dans la bataille pour que Le Morne devienne patrimoine de l’Humanité, alors que M. Bérenger a tout fait pour l’étouffer. Reconnaissons-lui au moins cela. En ce qui nous concerne, jamais, à aucun moment, l’un de nous trois, Vijaya Teelock, Yves Pitchen ou moi-même, n’avons été invités à déposer une gerbe au monument du Morne en reconnaissance de notre combat pour la montagne. Mais je ne sais quel comique au sein du gouvernement se fait un devoir d’inviter chaque année, régulièrement, religieusement, une association rastafarie à la cérémonie du dépôt de gerbes le 1er février.
Le Morne a retrouvé sa sérénité. L’année dernière, le 1er février, le Premier Ministre dans un meeting kilométrique en a profité pour dire aux Créoles que toutes les recommandations de la Commission Justice et Vérité ne pourront être mises en oeuvre. Avant lui, son ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, a affirmé que « le malaise créole est derrière nous ». S’il peut parler avec une telle assurance, lui qui a été le premier ministre de l’Intégration sociale et de l’Economic Empowerment, c’est qu’il a dû prendre des initiatives extraordinaires d’empowerment économique en faveur des descendants d’esclaves pour assurer leur intégration sociale et économique dans le mainstream, mettant ainsi le malaise créole « derrière nous ». Mais quelles sont donc ces initiatives si extraordinaires qu’il a prises lorsqu’il était ministre de l’Intégration sociale ? Comme la mouche du coche, il a « aidé » le ministre des Sports, qui n’avait nullement besoin de son aide, à organiser le street football. C’est avec ça qu’il a mis le malaise créole « derrière nous » !
Est-ce que cette année le gouvernement réussira à aller plus loin dans l’insulte aux Créoles ? Impossible. D’autant plus que le gouvernement y avait ajouté le cynisme en invitant les Créoles à venir se faire insulter live n direct. Mais impossible n’est pas mauricien, et nous sommes au pays des miracles. Alors, on ne sait jamais. XLD ayant choisi de lev paké resté, l’équipe gouvernementale reste au complet. Donc tout espoir n’est pas perdu pour les Créoles de se voir et s’entendre insulter encore plus le premier février prochain.