Notre pays vient de fêter le 50e anniversaire de son indépendance. Néanmoins, l’état

DEV SUNNASY
PRÉSIDENT – SMARTCITIZEN ET MAURITIUS INFORMATION & TECHNOLOGY
INDUSTRY ASSOCIATION (MITIA)

actuel de notre démocratie m’interpelle. Notre société pluriculturelle nous a permis d’apprendre la tolérance, la gestion des susceptibilités, l’acceptation des différences et des choix… Mais notre démocratie nourrit la peur et peut dans certains cas empêcher l’émergence d’une implication citoyenne visible et transparente.

Depuis 50 ans, nos gouvernants ont appliqué le modèle colonial britannique de « command and control », et procèdent ainsi au monitoring de la population dans son ensemble par la frayeur, voire de représailles. Ce n’est pas officiel ou visible, mais on a de tout temps laissé flotter ce nuage de doutes qui vous fait réfl échir à deux fois avant de prendre une quelconque action. La peur maintient la stabilité de nos uniques deux familles politiques depuis l’indépendance.

Depuis l’apparition de Facebook, il y a une émergence de vraie-fausse liberté d’expression. Certes, on y trouve des citoyens indépendants d’esprit, autonomes financièrement, sans aucun lien avec l’Etat, assez courageux pour prendre des risques et exprimer librement leurs accords ou désaccords avec certaines décisions, d’exposer leurs mécontentements, de réprimander un député ayant une langue mal-élevée ou encore un ministre aboyeur de service. Mais il y a aussi eu une panoplie de Facebookers qui font le choix de garder l’anonymat par crainte de représailles. Ces individus se cachent derrière un faux profil pour soutenir leurs théories avec souvent des documents à l’appui. Je ne les juge point. Ils ont certainement leurs raisons. Il y a les passifs, qui regardent, lisent, évitent le ‘like’ de peur d’être identifi és, et ne font pas de commentaire même s’ils sont d’accord avec un sujet.

La peur de Big Brother, des espions du web et du ‘facebook monitoring tool’ de la NSS. Ils sont dans la catégorie : tout voir, tout entendre, ne rien dire. C’est la majorité. Nos illustres commis de l’Etat sont quant à eux tenus au « devoir de réserve » cité dans la limite 6 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et se cantonnent à affi cher des photos de voyages, de repas ou de sorties offi cielles. Nos fonctionnaires sont pourtant des citoyens normaux dont le rôle est de faire fonctionner un département public ou un ministère. Ce sont des personnes qui ne peuvent toutefois pas penser à haute voix. Ils ne sont que des suiveurs de procédures ; ne peuvent affi cher leurs opinions politiques et encore moins avoir une activité politique sous peine de sanction (transfert punitif ou blocage de leur carrière).

Je pense qu’un fonctionnaire devrait être en mesure d’afficher sa couleur politique et de prendre part à une activité partisane en dehors de son lieu de travail tout en restant professionnel et ne pas utiliser ses dossiers à des fins personnelles. Bon nombre d’employés du secteur privé doivent signer, avec leur employeur, un contrat de travail, qui stipule qu’ils ne peuvent participer à une activité politique. Il serait intéressant de savoir ce que pense Business Mauritius à ce sujet, en toute transparence. Le résultat est que notre parlement a, au fil de ses différents mandats, élargi sa palette d’avocats, de notaires, d’avoués, de médecins et de comptables ; que des professions libérales. Nous ne disposons pas d’une diversité professionnelle qui pourrait être si bénéfique au pays. Deux candidats battus en 2010 et 2014 m’ont tous deux relaté leurs difficultés à réintégrer leur vie professionnelle après ces élections. Un autre avait peur pour le travail de son épouse qui occupait un poste dans un corps-étatique.

Le 12 mars 2018, nous étions une quinzaine de citoyens de Beau-Bassin/Rose-Hill à s’être réunis sur feu promenade Roland Armand pour fêter l’indépendance de Maurice autour de pâtisseries et boissons. Etait-ce utile que des agents soient aux aguets et fassent des vidéos et photos ? Quelle situation cocasse de voir ces pauvres en service le jour de l’indépendance, mais certains avaient peur, peur de représailles. Une amie au grand cœur a même invité un de ces agents à venir partager une pâtisserie pour lui prouver notre bonne foi. Je me pose des questions. Notre société manipule-t-elle ainsi ses citoyens, les employeurs et les candidats potentiels? Devraiton s’étonner du niveau de ceux qui sont élus pour représenter les citoyens? Notre pays ne mérite-t-il pas les meilleurs éléments dans sa gestion? Ces interdictions, manipulations psychologiques, « nourriture » de la frayeur sont-elles vraiment démocratiques? Les trois Premiers ministres et les deux leaders de l’opposition que nous avons eus ces cinq dernières années ont tous à un moment fait appel aux jeunes et à la population pour participer dans la vie politique du pays. Je suis persuadé de leur sincérité et il faudrait également que leur message envers la police soit clair et limpide afin que cette dernière ne joue plus sur la peur des citoyens.

Pourtant, notre Constitution protège ses citoyens contre toute discrimination à l’encontre de leur « political opinion ». N’étant pas légiste, je me demande si ces contrats du secteur privé ou ces circulaires du secteur public qui interdisent une activité politique, ne seraient pas anticonstitutionnels. Afi n d’améliorer notre démocratie ne devrait-on pas plutôt parler de ‘Political Freedom’ dans notre Constitution? L’île Maurice est cependant bien placée et se trouve en 16e position dans l’indice de démocratie 2017, mais elle est notée uniquement 5.5/10 quant à la « political participation » sur ce même indice.

J’émets des doutes en ce qui concerne la note de Maurice de 9.4/10 pour le segment « Civil Liberties » quand le Danemark reçoit 9.1/10 sur ce sujet. N’a-ton pas réduit au silence toute consultation publique concernant l’impact environnemental et sociétal sur le projet Metro Express? Nos voisins africains, comme le Zimbabwe et le Kenya, acceptent ainsi depuis 2017 que leurs fonctionnaires puissent avoir une affi liation politique tout en ayant une participation active à la politique du pays. La Cour suprême du Nigeria a aussi statué sur la participation des fonctionnaires à la vie politique tout en déclarant caducs les critères discriminatoires de leur National Electoral Commission. En Angleterre, les hauts cadres du secteur public sont toujours « restricted » de participer aux élections nationales tandis que certaines catégories « politically-free » peuvent se présenter aux élections municipales. La peur est l’un des moteurs fréquents de la politique et a toujours été un levier fondamental de pouvoir. Mais le maniement de la peur est une cupidité partagée par les gouvernants et les gouvernés, car il existe de fait une connivence tacite entre ceux qui font peur et ceux qui ont peur.