(1) Le créole est une langue à part entière. Il n’est pas une sous-langue, une langue

UMAR TIMOL

exotique ou encore, comme on semble le croire, une langue grossière. Il est riche et complexe, en aucune façon inférieur à d’autres langues. Il est la langue de notre quotidien, de nos tendresses et de nos colères mais aussi, entre autres, une langue de culture et une langue littéraire. Et nous devons, en tant que Mauriciens, en être fiers. Il est, pour la majorité d’entre nous, notre langue maternelle, celle qui structure notre inconscient, celle qui dit notre rapport à l’autre et au monde. Le nier, c’est nier ce que nous sommes, nier une part essentielle de notre être. C’est aussi engendrer un complexe d’infériorité ou sinon même une schizophrénie identitaire.

(2) Il faut donc valoriser la langue créole. Il y a de nombreuses initiatives dans ce sens et il faut s’en féliciter. Mais il reste beaucoup à faire. J’estime, par exemple, qu’il est désormais impératif qu’on autorise l’utilisation du créole au Parlement. Cela nous évitera d’entendre nos parlementaires massacrer l’anglais mais aussi, et plus sérieusement, cela leur permettra de mieux exprimer leurs pensées (s’ils en ont évidemment, il est permis d’en douter). J’ai eu l’occasion récemment d’animer un atelier de poésie en créole avec des enfants et mon constat est que son utilisation est un acte libérateur. Écrire dans sa langue maternelle accorde à l’enfant une véritable liberté de parole, et ainsi de transcrire ce qu’il ressent, son vécu, de dire toutes les nuances de ses émotions. Mais plus encore, c’est une écriture de la joie puisque l’enfant donne libre cours au souffle qui le construit. Ainsi, valoriser le créole c’est valoriser ce que nous sommes, célébrer nos racines et notre identité.

(3) Il ne s’agit pas, cependant, de faire du créole un ghetto, de promouvoir cette langue au détriment d’autres langues. Certains semblent convaincus que le créole trouvera sa place aux dépens du français. On ne peut certes faire le déni de l’histoire coloniale, cette langue est inscrite dans la trame du pouvoir et de la domination. Mais le français nous appartient d’une façon ou d’une autre et il est une langue mauricienne à bien des égards. Il suffit, par exemple, de lire les magnifiques ouvrages des écrivains mauriciens de langue française pour s’en convaincre. Et cette langue, à l’ère de la globalisation, nous ouvre des portes vers d’autres horizons. On se doit, ne serait-ce qu’au nom du pragmatisme, de la maîtriser. Mais pas que le français, l’anglais aussi et le mandarin, l’hindi ou encore l’espagnol. Cette posture du déni du français nous semble, par ailleurs, tout aussi intenable que celle des puristes de la langue française, qui descendent en flammes tous ceux qui ont eu le malheur de transgresser ses règles. Il faut sans doute se réconcilier avec l’histoire, puiser dans cette histoire, non pour se fermer à l’autre mais pour s’ouvrir à l’autre, ainsi établir un rapport serein aux langues, aux langues vécues non comme un des véhicules d’un discours du rejet de la différence, de l’autre mais aux langues comme des lieux de rencontres et de brassage.

(4)  Il faut célébrer la pluralité des langues. Il n’y a, faut-il le répéter, nulle hiérarchie de langues, ni de langues inférieures ou supérieures. Toutes les langues se valent. Il est donné aux Mauriciens, cette grâce, qui est d’être à la croisée de nombreuses langues. Nous sommes tous, à divers degrés, plurilingues. Les langues, certes, sont inscrites dans des dynamiques de pouvoir et elles portent le lourd fardeau de l’histoire. Mais cela ne doit pas nous empêcher de célébrer, sans naïveté aucune, toutes ces langues, non dans une logique de compétition ou de ressentiment mais comme autant de fragments de notre identité mauricienne. Le Mauricien pourrait ainsi être cet homme-pont, ancré fièrement dans sa langue maternelle, quelle qu’elle soit, mais ancré également dans ses langues de proximité et celles du monde. Une pluralité, assumée et vécue sereinement. Loin de tous les fanatismes.