Le 16 avril dernier, une ambiance fébrile régnait aux abords de la médiathèque du lycée de la Possession, La Réunion, où des élèves de seconde (éq. form V) et leur professeur de lettres, Laurence Voilquin, attendaient une personne qu’ils connaissaient jusqu’alors uniquement qu’à travers ses livres de grands succès d’édition : Le coeur cousu et Du domaine des murmures. L’auteure, Carole Martinez, a en effet été invitée à rencontrer les élèves de quatorze établissements réunionnais comme celui-ci par l’Association des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale (ABDEN) et sa présidente Martine La Maux, justement documentaliste dans cet établissement.
Certains écrivains mauriciens ont déjà eu l’occasion de rencontrer les élèves réunionnais grâce à cette association de documentalistes enseignants mais cette fois, l’auteure leur venait de la métropole pour commenter un ouvrage qui les a transportés très loin au XIIe siècle dans l’Est de la France. Carole Martinez fait partie de ces heureux écrivains dont le premier roman a séduit un vaste lectorat par sa qualité et sa puissance littéraire. Alors que les médias et même le salon du livre le boudaient au départ, le bouche à oreille et l’intérêt des libraires ont fait une jolie traînée de poudre. Inspiré par une aïeule espagnole qui a émigré en Afrique du Nord, Le coeur cousu a été distingué par une douzaine de prix littéraires dans les années qui ont suivi sa sortie chez Gallimard début 2007, à commencer par le prix Ouest-France Étonnant Voyageurs. Les critiques ont fini par s’y intéresser, très positivement et de fil en aiguille, l’édition poche de ce premier texte continuait de faire partie des meilleures ventes en 2011, alors qu’un second roman, différent mais tout aussi prenant, arrivait en librairie…
Après un texte, qui avait placé haut la barre, cette deuxième étape a été franchie avec encore plus de succès. Nous passions de l’histoire contemporaine de Frasquita Carasco d’Andalousie en Algérie, inspirée par le récit familial de l’auteure… à une pure fiction intitulée Du domaine des murmures, qui prend corps dans l’Europe du XIIe siècle à travers le regard d’une jeune fille qui a choisi de vouer sa vie au Christ dans la réclusion la plus radicale. Si ce roman était attendu au tournant après un premier succès si flamboyant, il a immédiatement séduit arrivant deuxième en lice au Goncourt 2011 aux côtés de L’art français de la guerre d’Alexis Jenni. Il obtiendra le Goncourt des lycéens, les critiques seront plus élogieuses les unes que les autres, et l’Éducation nationale française risque d’attendre longtemps avant que cette ancienne professeure de lettres ne retourne dans les salles de classe… Car, outre les nombreuses invitations qu’elle voudrait toutes honorer, Carole Martinez conçoit ce roman comme la première étape d’un ambitieux projet littéraire.
Un challenge pédagogique
Des rencontres comme celle qu’ont connue les élèves réunionnais ont une valeur pédagogique inégalée car la motivation suscitée par la venue de l’écrivain permet d’aller plus loin dans l’approche de l’oeuvre en engageant une série de travaux dirigés que les élèves, très impliqués, ont présenté ce matin-là. Ainsi, ont-ils tour à tour présenté une biographie romancée de Carole Martinez dans laquelle s’exprime un goût pour l’écriture qu’ils semblent faire leur, « La ballade du coeur dormant » écrite par trois élèves dans laquelle Lothaire exprime son amour pour Esclarmonde le personnage principal dans le plus pur style médiéval.
Un autre groupe d’élèves a traduit plusieurs passages du roman en créole réunionnais. Une analyse critique qui a mis en avant des figures de style apprises en cours, a mis le doigt sur certains aspects fondamentaux du texte comme cette volonté « d’évoquer une réalité lacunaire et pleine d’ombre » de combler les trouées de l’histoire et ainsi de faire réparation au silence qui a annihilé le rôle des femmes tout au long de leur histoire. Et enfin, certains élèves ont proposé une nouvelle fin à l’ouvrage. Cette étude les a aussi amené à préparer une exposition avec des illustrations réalisées dans le style de l’enluminure, ainsi que des repères historiques et quelques focus sur la musique médiévale et les places fortes de l’époque.
Ce dialogue très dense d’un bout à l’autre de la matinée amène inévitablement l’auteur à se livrer et révéler quelques aspects de sa botte secrète… Au cours de cette séance où l’échange entre jeunes et adultes était extrêmement équilibré, Carole Martinez qui parle d’écriture toujours dans un désir de transmettre sa passion, a confié par exemple qu’Esclarmonde était à l’origine le fantôme d’une des ancêtres d’une héroïne contemporaine. Mais au cours de l’écriture, il est apparu évident que cette voix pure venue du temps de Barberousse et des Croisades allait éclipser les personnages contemporains, et même… « manger le livre » comme le dit sa génitrice.
Du domaine des murmures reçoit les pensées et confidences posthumes d’Esclarmonde, qui en 1187, à seulement 15 ans, a refusé de prendre Lothaire de Montfaucon pour époux, que son père lui destinait. La jeune femme était désirée et attendue depuis longtemps, et : « Là, face au pallium de l’archevêque, venu en personne marier son neveu à la fille de l’un de ses vassaux, je n’ai pas dit “oui”. Jamais fille n’avait osé pareil affront. » (page 26) Esclarmonde se tranche l’oreille, un agneau blanc attribut de la martyre Sainte Agnès entre comme par miracle dans l’église, et elle demande que sa dot soit consacrée à la construction d’une chapelle dédiée à cette Sainte, à laquelle serait adossé le reclusoir où elle vivrait jusqu’à la mort. Ce moment clé, tout à fait cinématographique, est précédé par une description du cortège, des lieux et de ce début de cérémonie qui nous transporte instantanément dans un autre monde.
Perfectionner la langue
Le style minutieusement travaillé, l’intrigue savamment amenée pour ne jamais lasser le lecteur et la portée symbolique de l’ensemble de ce texte en font un grand roman de ce début de XXIe siècle qu’il serait réducteur de simplement qualifier de médiéval. Tout s’y passe dans le haut Moyen Âge mais tout résonne au XXIe siècle dans ce texte, qu’il s’agisse de la détermination de cette adolescente prête à vivre toute sa vie dans un tombeau pour ne pas être soumise à la volonté d’un homme voire d’un système, que ce soit la puissance et l’influence grandissante de sa voix relayée dans la société, ou encore cette réalité où le rêve et le monde parallèle semblent véritablement orienter les destinées. À l’évidence, l’auteure s’est considérablement documentée, ne laissant rien au hasard dans la description des personnages, de leur époque et du moindre objet qui les entoure, mais elle a tout aussi considérablement polissé son écriture qui sait donner de la légèreté et de la flamboyance à un sujet grave et sombre, ancré dans une époque prétendue obscurantiste.
Si quelques mots paraissent étranges, ce texte dense et poétique est néanmoins très accessible, échappant totalement aux pièges du folklore médiéval et d’un sensationnalisme à courte vue. Il nous transporte dans les pensées et les songes d’Esclarmonde — celle qui éclaire le monde ! Le lecteur entre aisément dans l’intimité de cette héroïne, bien qu’elle ait fait un choix ahurissant, grâce à ses doutes, ses observations, son amour d’autrui qu’elle sait deviner et faire vivre du fond de sa cellule, par sa clairvoyance sur l’âme humaine et la société parfois aussi par son humour et sa gêne par rapport à l’influence qu’elle comprend exercer. Aussi, deviendra-t-elle mère dans son reclusoir et extrêmement touchante dans les soins et l’attention qu’elle portera à l’enfant.
Ventre de pierre
À la médiathèque du lycée, une discussion s’est engagée sur le symbolisme de ces quatre murs où elle vivra sa grossesse et son enfantement. L’enfant sortira aussi de ces murs comme une deuxième naissance qui devient aussi le symbole d’un deuxième abandon, quand l’enfant s’éloigne de la mère pour vivre sa vie peu à peu. « Je voulais montrer que l’amour maternel est un amour qui se sacrifie, dit l’auteure. Quand on écrit, on travaille des choses profondes en nous… »
Les questions des élèves ont porté aussi bien sur son choix de devenir écrivain, sur la présence de la religion et des croyances médiévales dans ce livre, l’auteure n’étant elle-même pas croyante, le temps que lui a pris l’écriture de ce livre ou par exemple ses sources d’inspiration. Sur ce dernier point, on retrouve la présence de la géante de Baudelaire, un poème de Gérard de Nerval ainsi que des accents faulknériens dont elle apprécie particulièrement le sens de la métaphore.
Profondément attachée à l’histoire des femmes et des mères à travers les siècles et les cultures, Carole Martinez s’est emparée de ce sujet des emmurées avec avidité et passion. Aussi, vous apprendra-t-elle volontiers comme elle l’a fait à La Possession, que le temps des emmurées est moins révolu qu’on ne le croit, puisque la dernière d’entre elles, la soeur Nazarena, s’est éteinte en 1990 après quarante-quatre ans de réclusion, de silence et de prières. Si de nombreuses emmurées, des béguines et des Saintes sont restées vives dans les mémoires à travers les siècles, particulièrement dans la tradition catholique, nombre de femmes ont aussi choisi ce sacrifice dans le silence le plus absolu, cette discrétion faisant elle-même partie du sacrifice.